Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.
À 1 400 mètres d’altitude, dans le Haut-Metn, les archéologues ont retrouvé les traces d’un monde que l’on croyait marginal : résidence aristocratique, thermes, pressoirs à vin, nécropole et objets chrétiens. À Ej-Jaouzé, près de Zaarour, les fouilles révèlent une montagne libanaise bien plus habitée et prospère qu’on ne l’imaginait.
Des thermes à 1 400 mètres d’altitude. Deux vastes pressoirs capables de produire du vin en quantité. Une demeure construite avec soin, des sarcophages, des carrières, des outils agricoles et des objets portant des signes chrétiens. Le décor n’est ni Beyrouth, ni Byblos, ni l’une des grandes cités antiques de la côte, mais la haute montagne du Metn, dans un paysage aujourd’hui associé aux forêts, aux chalets et aux stations d’altitude. À proximité de Zaarour et de Mrouj, le site d’Ej-Jaouzé oblige ainsi à regarder autrement un territoire dont l’histoire antique reste encore largement méconnue.
Son nom ancien a disparu. Aucun texte connu ne permet d’identifier avec certitude ceux qui y vivaient, et les voyageurs européens qui aperçurent les vestiges au XIXᵉ siècle ne parvinrent ni à les dater ni à en comprendre véritablement l’importance. Il fallut attendre les prospections archéologiques conduites entre 2002 et 2004, puis les fouilles de sauvetage engagées par l’Institut français du Proche-Orient en 2012 à la demande de la Direction générale des Antiquités, pour que ce village oublié commence à livrer son histoire. Dirigée d’abord par l’archéologue Lina Nacouzi, puis codirigée à partir de 2016 avec Dominique Pieri, professeur d’archéologie byzantine à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, la mission a progressivement fait apparaître un établissement rural dont l’importance dépasse largement les limites du site.
Des thermes au milieu de la montagne
Ej-Jaouzé occupe un éperon dominant la vallée du Nahr el-Kalb, le long d’un ancien itinéraire reliant Beyrouth à Damas. L’agglomération s’étend sur environ 250 mètres du nord au sud et 130 mètres d’est en ouest, autour d’une dépression naturelle probablement formée par une doline. Des habitations occupaient les pentes tandis qu’un quartier plus monumental s’organisait dans la partie basse. Carrières de calcaire, sarcophages et espaces funéraires complétaient cet ensemble qui ressemblait bien moins à quelques fermes dispersées qu’à une véritable communauté installée durablement dans la montagne.
Les hommes étaient d’ailleurs venus ici bien avant l’époque byzantine. Les fouilles ont retrouvé des traces de fréquentation dès le début de l’âge du Bronze, peut-être laissées par des groupes exploitant les ressources forestières, puis des indices plus ponctuels durant l’âge du Fer. Mais c’est entre les IVᵉ et VIIᵉ siècles que le site prend toute son ampleur. Une riche résidence agricole s’installe au cœur du village et autour d’elle se développe une économie fondée sur l’agriculture, l’élevage et surtout la vigne. Les archéologues ont retrouvé houes, binettes, piochons, cloches à bestiaux ainsi que deux grands pressoirs à vin dont les dimensions sont exceptionnelles pour la région.
La découverte de petits thermes est peut-être encore plus révélatrice. Leur présence dans un établissement rural situé à cette altitude témoigne de la diffusion, jusque dans les montagnes, de pratiques architecturales et sociales héritées du monde romain. Le confort, les techniques de construction et les équipements que l’on associe spontanément aux villes du littoral avaient donc gagné ces hauteurs. Ej-Jaouzé n’était pas un hameau vivant à l’écart du monde, mais un établissement suffisamment prospère pour disposer d’aménagements qui exigeaient savoir-faire, ressources et organisation.
Le vin raconte la même histoire. Les deux pressoirs indiquent une production qui dépassait vraisemblablement les seuls besoins domestiques du domaine. Il serait excessif de reconstituer avec certitude les destinations de cette production, mais la situation du site sur un ancien axe reliant Beyrouth à Damas et la découverte de biens provenant de l’extérieur montrent que la haute montagne participait aux circulations régionales. Les vallées et les cols n’étaient pas seulement des obstacles : ils formaient aussi des voies par lesquelles circulaient hommes, produits et techniques.
Une communauté chrétienne dans le Haut-Metn
Les morts d’Ej-Jaouzé donnent eux aussi un visage à cette communauté. Plusieurs sépultures byzantines ont été mises au jour, ainsi qu’un ensemble de sarcophages installé à proximité de l’habitat. Les fouilles ont surtout livré des indices permettant d’identifier clairement une présence chrétienne. Parmi eux figurent des fragments estampillés d’une croix et du nom d’un certain Maximos, ainsi qu’une eulogie portant le nom de saint Élie. Ce sont de modestes objets, mais ils permettent d’entrer dans l’univers religieux de ceux qui habitaient cette montagne au moment où le christianisme s’était profondément implanté dans le Levant.
Ej-Jaouzé apporte ainsi quelque chose que les grands monuments racontent moins facilement : une histoire de la vie quotidienne. Ici, pas de temple colossal ni de palais impérial, mais des maisons, des outils, des animaux, des pressoirs, des bains et des tombes. L’archéologie permet de reconstituer les gestes d’une population qui cultivait la terre, élevait ses troupeaux, produisait son vin, enterrait ses morts et pratiquait sa religion à plus de mille mètres au-dessus du littoral.
Cette prospérité ne dura pas indéfiniment. Les recherches les plus récentes situent un important incendie du domaine au cours du VIIᵉ siècle, dans une période où le Proche-Orient connaît de profonds bouleversements. Les guerres entre Byzantins et Perses, puis les conquêtes arabes, transforment alors les équilibres politiques et économiques de la région. Les archéologues peuvent constater la destruction et l’abandon du domaine, mais rien ne permet d’attribuer avec certitude l’incendie à une armée ou à un événement particulier. Après cette rupture, Ej-Jaouzé demeure déserté pendant plusieurs siècles.
Après le vin, le fer
Lorsque des hommes reviennent s’installer sur le site entre les Xᵉ et XIIᵉ siècles, ils trouvent les vestiges du village byzantin mais exploitent la montagne autrement. La vigne n’est plus au cœur de l’économie. Cette fois, c’est le sous-sol qui attire les habitants : le Metn possède des ressources en minerai de fer suffisamment remarquables pour être mentionnées par les géographes arabes médiévaux. De petits ateliers sidérurgiques apparaissent parmi les anciennes constructions ; les fouilles ont retrouvé un four destiné à la réduction du minerai ainsi que de nombreuses scories dispersées sur le site.
La transformation est saisissante. Un même territoire a porté, à plusieurs siècles de distance, deux économies différentes : le domaine agricole et vinicole de l’Antiquité tardive, puis une communauté médiévale exploitant le fer et le bois nécessaires à sa transformation. L’occupation se poursuit sous différentes formes jusqu’à l’époque ottomane, avec habitat, terrasses agricoles et exploitation des ressources locales, avant que le secteur ne perde progressivement cette fonction. Aujourd’hui, une grande partie du site se confond à nouveau avec le paysage de pâturages et de montagne.
C’est peut-être cette capacité à disparaître dans le décor qui explique pourquoi Ej-Jaouzé est resté si longtemps méconnu. Les grandes cités du littoral libanais ont laissé temples, ports et monuments visibles ; les communautés montagnardes ont laissé des traces plus discrètes, rapidement recouvertes par la végétation, les terrasses et les usages successifs du sol. Les fouilles commencées au début du XXIᵉ siècle ont précisément montré combien cette discrétion pouvait être trompeuse.
À Ej-Jaouzé, la montagne n’apparaît plus comme la périphérie pauvre des grandes civilisations installées sur la côte. Au Ve ou au VIᵉ siècle, on y produisait du vin, on prenait des bains, on élevait du bétail et l’on entretenait des relations avec un monde beaucoup plus vaste. Plusieurs siècles plus tard, on y travaillait le fer. Sous les paysages familiers du Haut-Metn demeure ainsi une autre histoire du Liban, celle de populations qui n’avaient pas attendu les stations modernes pour faire de la montagne un territoire habité, exploité et ouvert sur l’extérieur.
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Pourquoi les fouilles ont-elles commencé?
Ej-Jaouzé était connu localement et avait été décrit par quelques voyageurs au XIXᵉ siècle, mais aucune véritable étude archéologique n’en avait établi l’histoire. Après des prospections menées entre 2002 et 2004, le site fut sérieusement endommagé lorsque le chemin de terre qui le traversait fut transformé en large route goudronnée. À la demande de la Direction générale des Antiquités, l’Ifpo lança en 2012 une fouille de sauvetage dirigée par Lina Nacouzi, codirigée depuis 2016 avec Dominique Pieri. Les campagnes successives ont révélé l’importance d’un site qui constitue désormais une référence pour l’étude de l’occupation ancienne de la montagne libanaise.




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