Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.
À l’extrémité sud du littoral libanais, Naqoura concentre en quelques kilomètres une histoire singulière. Promontoire rocheux, ancien mouillage, voie ferrée disparue et quartier général de la FINUL s’y superposent, transformant un paysage ouvert sur la Méditerranée en l’un des points de passage les plus sensibles du pays.
La mer, à Naqoura, ne donne aucune indication de frontière. Elle poursuit son mouvement vers le sud, les reliefs côtiers prolongent leurs lignes et l’horizon reste ouvert, comme si rien ne devait interrompre la continuité du paysage. C’est pourtant ici, à Ras Naqoura, que le littoral libanais atteint son extrémité méridionale et que la géographie, presque imperceptiblement, devient politique. Depuis des siècles, ce coin de côte a servi de repère, de mouillage, de passage, puis de ligne de séparation. L’histoire y a changé plusieurs fois la fonction des lieux sans réussir à effacer ce qui les avait d’abord définis : une montagne qui vient rencontrer la Méditerranée.
La géologie elle-même réclame quelques nuances. Le littoral de Naqoura n’est pas uniformément constitué des grandes falaises calcaires que l’on associe souvent aux images de la frontière. Les études consacrées à la côte libanaise distinguent notamment les formations calcaires plus au nord, autour de Ras el-Bayada, d’un secteur de Naqoura où les grès sont également très présents. Au niveau du promontoire frontalier de Ras Naqoura, en revanche, les couches claires de craie et de calcaire se prolongent de part et d’autre de la ligne politique et plongent directement dans la mer, où l’érosion a creusé cavités et anfractuosités. Les célèbres grottes aménagées de Rosh Hanikra se trouvent aujourd’hui du côté israélien; elles appartiennent néanmoins au même ensemble géologique que le cap frontalier.
Avant la frontière, un littoral de passage
Bien avant que Naqoura ne soit associée aux postes militaires et aux Nations unies, sa côte participait aux circulations maritimes du Levant. À environ seize kilomètres au sud de Tyr, dans le territoire de la commune, la baie d’Iskandarouna conserve les traces d’un ancien mouillage dont l’histoire fait aujourd’hui l’objet de nouvelles recherches archéologiques. Le site est mentionné au Moyen Âge et était déjà utilisé comme mouillage à l’époque fatimide, probablement auparavant; Ibn Jubayr le décrit encore lors de son voyage en 1185. Les archéologues cherchent désormais à déterminer s’il existait un véritable port construit ou plutôt une zone d’ancrage saisonnière, tandis que carrières, installations littorales et vestiges submergés révèlent un paysage maritime encore largement à étudier.
Cette dimension change le regard porté sur Naqoura. L’extrémité du pays n’a pas toujours été un cul-de-sac. Pendant des siècles, la côte était d’abord un axe qui reliait les ports, les villages et les territoires du Levant. Le cap pouvait ralentir le mouvement, la mer imposer ses vents, mais rien dans le paysage ne faisait encore de cet endroit une fin. La frontière moderne allait bouleverser cette logique sans l’effacer complètement, comme en témoigne l’un des vestiges les plus surprenants de la région: l’ancienne voie ferrée internationale.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les autorités britanniques entreprennent la construction de la ligne Haïfa-Beyrouth-Tripoli afin d’assurer les communications militaires le long de la Méditerranée orientale. Des unités du génie allié participent au chantier et les travaux imposent de percer plusieurs reliefs côtiers. Achevée en 1942, cette liaison intègre le réseau ferroviaire libanais à un corridor beaucoup plus vaste reliant l’Égypte, la Palestine mandataire, le Liban et la Syrie. Les archives officielles australiennes conservent encore cartes, photographies et rapports retraçant cette entreprise considérable.
À Ras Naqoura, les tunnels taillés dans le promontoire permettaient ainsi aux trains de franchir ce qui deviendrait quelques années plus tard une frontière fermée. Cette image possède aujourd’hui quelque chose de presque irréel: là où le passage terrestre est désormais impossible, des convois circulaient autrefois entre Haïfa et Beyrouth. La liaison fut interrompue dans le contexte de la guerre de 1948 et ne fut jamais rétablie. Le tunnel demeure l’un des témoins les plus éloquents d’une géographie qui avait été pensée comme un corridor avant de devenir une séparation.
Le passage devient frontière
La seconde moitié du XXe siècle donne à Naqoura une autre fonction. Les conflits successifs au Sud-Liban transforment progressivement la localité en point stratégique. En mars 1978, après l’intervention militaire israélienne au Liban, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte les résolutions 425 et 426 et crée la Force intérimaire des Nations unies au Liban, la FINUL. Les premiers contingents arrivent dans la région le 23 mars 1978 et le quartier général de la mission est établi à Naqoura.
Depuis lors, le nom de la localité est indissociable de la présence internationale au Sud. C’est depuis son quartier général que la FINUL coordonne ses opérations et ses mécanismes de liaison. En 2000, l’ONU identifie la «Ligne bleue» afin de confirmer le retrait israélien du Liban; cette ligne n’est pas une frontière internationale au sens juridique, mais une ligne de retrait, distinction essentielle dans une région où chaque terme possède une portée politique précise.
Naqoura avait déjà accueilli auparavant des négociations militaires. Entre novembre 1984 et janvier 1985, des représentants libanais et israéliens s’y rencontrent sous l’égide des Nations unies pour discuter du retrait israélien et des arrangements de sécurité dans le Sud. Les pourparlers n’aboutissent pas, mais ils renforcent encore l’image de Naqoura comme lieu où la géographie frontalière oblige les adversaires, ponctuellement, à se retrouver autour d’une même table.
Cette histoire contemporaine ne doit pourtant pas réduire Naqoura à sa seule fonction stratégique. Elle risquerait de faire oublier la côte, les anciens mouillages, le relief et cette longue relation avec la mer qui précède de très loin les frontières modernes. Le paysage culturel d’Iskandarouna-Naqoura attire d’ailleurs aujourd’hui l’attention des chercheurs et des organisations patrimoniales précisément parce qu’il associe ressources naturelles, archéologie terrestre et patrimoine maritime.
La singularité de Naqoura tient finalement à cette superposition. Sur quelques kilomètres se rencontrent une côte façonnée par des millions d’années d’érosion, un ancien mouillage méditerranéen, les restes d’une voie ferrée internationale et l’un des lieux les plus emblématiques de l’histoire contemporaine du Sud-Liban. La nature y dessine une continuité que l’histoire politique a transformée en coupure. Le tunnel ferroviaire en offre peut-être l’image la plus saisissante: percé pour relier des territoires, il aboutit aujourd’hui sur une frontière que l’on ne franchit plus.
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Quand le train reliait Haïfa à Beyrouth
Construite pendant la Seconde Guerre mondiale, la ligne Haïfa-Beyrouth-Tripoli fut mise en service en 1942 pour répondre aux besoins militaires alliés. Elle nécessita d’importants travaux de génie civil, notamment le creusement de tunnels dans les promontoires du littoral. À Ras Naqoura, le rail franchissait ainsi directement le secteur qui marque aujourd’hui la frontière. La liaison fut interrompue en 1948 et ne reprit jamais. Ses vestiges rappellent qu’en moins d’un siècle, un même lieu peut passer du statut de corridor international à celui de frontière fermée.





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