Au Liban-Sud, la guerre ne détruit plus seulement les habitations. Elle affame désormais la terre et ceux qui en dépendent.
Dans les plaines de Wazzani, de Marjeyoun, de Rmeich et de Tyr, une saison agricole entière agonise en silence, derrière les drones, les tirs et les zones interdites. Les récoltes pourrissent sur pied, les troupeaux s’épuisent, et l’économie rurale s’enfonce dans l’asphyxie.
Les agriculteurs observent leurs terres de loin, comme on regarde un pays perdu.
Des terres visibles mais interdites
À cette période de l’année, les plaines du Sud devraient être en pleine effervescence. Elles sont aujourd’hui figées dans une immobilité de guerre.
À Wazzani, les pastèques mûrissent sans être récoltées. Les vergers de pêches et d’abricots se vident de leurs fruits tombés au sol. Dans plusieurs villages frontaliers, les champs de blé jaunissent sans moissonneuses. Une récolte entière reste suspendue dans les champs, condamnée à pourrir sur pied.
«Mon blé est prêt depuis des semaines. Mais aller le récolter, c’est risquer de ne pas revenir », souffle Abou Khalil, agriculteur de Marjeyoun. «Je regarde une année entière mourir devant moi.»
Drones omniprésents, routes exposées, tirs sporadiques et positions militaires visibles depuis les champs imposent leurs propres frontières. Les agriculteurs n’ont pas abandonné leurs terres. Ils en ont été exclus.
Selon le ministère libanais de l’Agriculture, plus de 56.000 hectares de terres agricoles ont déjà été affectés par les attaques israéliennes au Liban. Les dégâts touchent les exploitations, le bétail et les infrastructures de production alimentaire, avec un impact direct sur la sécurité alimentaire du pays.
Dans le Sud, l’agriculture n’est pas un secteur secondaire. Elle constitue souvent le dernier moyen de survie dans des villages déjà étranglés par l’effondrement financier.
Le résultat est brutal: une saison agricole entière est en train d’être effacée.
La plaine de Marjeyoun, longtemps considérée comme l’un des principaux greniers agricoles du Liban-Sud, alimentait les marchés de Saïda et de Beyrouth en légumes, céréales, olives et fruits estivaux. Aujourd’hui, une partie de cette production reste inaccessible.
Ce n’est plus une mauvaise saison agricole. C’est une saison sans récolte. Donc une saison sans revenu.
Le blé perdu, les oliviers menacés
Les économistes agricoles évoquent un choc d’une brutalité rare. La récolte de blé figure parmi les plus sinistrées: des milliers de tonnes de céréales restent sur pied ou gisent déjà au sol, faute d’accès aux champs. Chaque récolte abandonnée alourdit davantage la dépendance du Liban aux importations.
Les arbres fruitiers paient eux aussi le prix de la guerre. Selon les données relayées par le ministère de l’Agriculture, près de 11.075 hectares d’arbres fruitiers et environ 6.600 hectares d’oliveraies figurent parmi les cultures les plus endommagées.
Or, un olivier détruit ou abandonné ne se remplace pas en une saison. «Un olivier, c’est quarante ans avant de produire pleinement», rappelle un agriculteur de Deir Mimas. «Quand il brûle ou qu’on ne peut plus l’entretenir, ce n’est pas seulement un arbre qu’on perd. C’est une mémoire familiale.»
Au-delà des pertes économiques, c’est un lien ancestral avec la terre qui se fragilise.
Le bétail: l’autre victime silencieuse
Derrière les récoltes perdues, une autre catastrophe progresse dans le silence: celle du bétail.
Privés d’accès aux pâturages et aux points d’eau, les éleveurs tentent de maintenir leurs animaux en vie avec un fourrage devenu hors de prix.
«J’avais soixante brebis. J’en ai vendu la moitié à perte pour payer le déplacement de ma famille», raconte Hussein, déplacé de la région de Houla. «Les autres maigrissent. Si la guerre continue, je perdrai tout.»
Dans plusieurs villages frontaliers, des troupeaux ont été abandonnés lors des déplacements. D’autres animaux meurent faute d’alimentation suffisante. Et pour les familles rurales, perdre un troupeau ne signifie pas seulement perdre des bêtes. Cela signifie liquider en quelques semaines le capital de plusieurs générations.
La sécurité alimentaire en otage
L’impact dépasse désormais les villages du Sud. Les plaines frontalières alimentaient une partie importante des marchés libanais. Aujourd’hui, cette chaîne agricole se fracture.
Moins de récoltes signifie moins d’offre sur les marchés, davantage d’importations et une hausse des prix dans un pays déjà étranglé par l’effondrement économique.



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