Le Liban et les réalités d’un État déliquescent 
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L’observation de la scène politique libanaise est peu réjouissante, surtout que l’on assiste une fois de plus à l’impossibilité de recomposer une stature étatique digne de ce nom. Le processus de décomposition de l'État se poursuit, et rien ne plaide en faveur d'une reconstruction qui semble de plus en plus improbable. Cette question nous renvoie à une question plus radicale, celle de la viabilité du pays libanais, du pacte national et des choix d’une démocratie pluraliste et d’un État de droit. Alors que tout penche du côté d’un effondrement des conditions qui ont rendu possible l’État national et l’option d’un État de droit. 

L’environnement régional est loin de se prêter à ce genre de scénarios. Les politiques interventionnistes réinvestissent la scène politique domestique et solidifient leurs portes d’entrée en réinstallant les politiques de puissance au cœur de la vie politique libanaise. En réalité, on ne voit pas comment il faudrait s’y prendre pour redonner à la vie politique libanaise l’autonomie morale nécessaire au rétablissement des équilibres requis et à l’engagement du pays sur la voie de réformes réelles. Toute la trame en cours plaide dans le sens contraire.

Il n’est pas fortuit que les chantiers de réhabilitation de la souveraineté libanaise, de réformes des politiques publiques et du recentrage du récit national du Liban au cœur du débat actuel aient aussi lamentablement échoué. La question des extraterritorialités politiques et militaires et du monopole de la violence reste non seulement controversée, mais elle bute sur des pétitions idéologiques, des intérêts stratégiques et des politiques de subversion en cours sur le plan régional. L’hypothétique appartenance nationale libanaise n’est même plus une fiction narrative ou constitutionnelle à partir de laquelle on peut esquisser des scénarios de reconstruction du champ étatique. L'alternance institutionnelle survenue l'année dernière, avec les élections présidentielles et la formation d'un nouveau gouvernement, reproduit à l'identique les paralogismes d'un État de droit vidé de sa substance et instrumentalisé par des opportunistes projetés sur la scène politique. Il n'y a, en effet, aucune autre conviction que celle de mettre à profit l’usurpation statutaire érigée en norme de la vie politique.

Aucun des dossiers brûlants de la vie politique libanaise n’a trouvé de réponse concluante lors de cet intermède ministériel. Les sujets à aborder incluent la cohérence de la vie institutionnelle, l'aménagement des rapports entre les trois pouvoirs, l'emprise de l'État de droit sur l'espace politique et ses multiples enjeux. Également, le recadrage du jeu politique à partir d'un récit national et civique fédérateur est attaché aux thèmes de discussion. On est devant un ratage de gravité majeure et surtout devant un sentiment d’impuissance vis-à-vis d’une dynamique qui échappe à tout contrôle citoyen, dès lors que les retranchements oligarchiques reprennent les devants de la scène. Les éventuelles élections parlementaires sont d’ores et déjà réquisitionnées par la classe politique, et tout le jeu institutionnel est une fois de plus transformé en théâtre des ombres où se jouent les rivalités de puissance.

Autrement, le pouvoir judiciaire reste à la remorque des instances politiques de pilotage qui contrôlent le fonctionnement de la justice au niveau du recrutement des juges, de la division du travail judiciaire, de son instrumentation (Servilis iustitia, justice servile) par la politique de domination chiite, qui a détruit l’intégrité du travail judiciaire au profit d’une stratégie de subversion dûment conçue et exécutée. Tous les dossiers concernant les assassinats politiques qui ont visé les figures de l'opposition, les procès qui ont transformé la justice en instrument de rétribution visant les opposants, et le blocage de l'action de la justice avec l'explosion terroriste du port de Beyrouth (Actionem denegare) restent en suspens. Ce constat concerne également les complicités avérées de la justice dans les crimes financiers se rapportant à la dette odieuse contractée par l’État libanais. La justice différée est en somme une justice déniée (Justitia dilata, Justitia denegata, St. Augustin).

Cette énumération récapitule certains chapitres de la criminalité d’État qui a délibérément couvert la stratégie de subversion dans ses composantes terroriste, criminelle et anticonstitutionnelle. Contre toute attente, le gouvernement qui était supposé mettre fin à l’action délictueuse d’une politique putschiste déclarée a fini par composer avec la politique en cours, en reconduisant les verrouillages à tous les niveaux de la décision publique. Le contrôle des finances publiques, du pouvoir judiciaire et de l’appareil sécuritaire avait pleinement remédié aux défaillances causées par l’annihilation du Hezbollah. Le gouvernement en place n’est en somme qu’un agrégat rassemblant des entités et des individus aux agendas contrastés et que rien lie. C’est ce qui explique le caractère indécis de sa démarche d’ensemble et les inconséquences des politiques adoptées. 

L’échec dans la mise en œuvre des résolutions de la trêve du 14 novembre 2024, la reconstitution du Hezbollah, le maintien de l’économie souterraine et des réseaux du crime organisé, la non-implémentation du plan de désarmement de manière systématique et assortie d’un calendrier précis, reflètent les apories et les impasses d’un État faible et dépourvu de toute titulature. En outre, l'approche de la crise financière révèle des complicités, des contraintes et un désintérêt manifeste pour un règlement juste et opportun de la crise. Cette crise a détruit les équilibres systémiques d'une société et d'un État soumis à la coupe réglée des oligarques ainsi qu'aux politiques de puissance chiite et de leurs relais. La politique d’impôt récemment édictée démontre l'extrême désinvolture des politiques publiques. Comment peut-on décider d’un régime de taxation en l’absence de réforme des politiques publiques, de l’assiette d’impôts, des inégalités dans la collecte et la redistribution, et de la ventilation de la fiscalité ? 

La récapitulation de multiples chapitres de la vie publique nous renvoie aux inconséquences de l’État libanais mais surtout à l’impossibilité de le réformer à partir des prémisses jusque-là consenties. Nous ne sommes pas en face de dysfonctionnements opérationnels et de circonstances, nous avons plutôt affaire à l’effondrement du contrat social fondateur, à l’absence d’une narration commune et à une vision très contrastée de l’ordre régional. La politique de domination chiite n’est pas un effet du hasard, elle est l’expression d’une stratégie de subversion intentionnelle et hautement affichée. La contestation de la légitimité nationale du Liban n’est pas un fait inédit, elle s’étale sur l'ensemble du passé historique du Grand Liban. Les mutations de la géostratégie régionale vont inévitablement générer de nouveaux rapports de force où la reconfiguration d’un nouveau régime politique est à l’ordre du jour. Il faudrait faire le deuil d'illusions qui ont trop perduré et aux coûts prohibitifs.

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