Au Liban, le vélo cherche encore sa voie
Aux Pays-Bas, la petite reine a trouvé son royaume ; au Liban, elle cherche encore sa voie. ©DR

À l’occasion de la Journée mondiale du vélo, célébrée le 3 juin sous l’égide des Nations unies, Ici Beyrouth s’interroge sur la place de la bicyclette au Liban. Moyen de transport propre, économique et bon pour la santé ailleurs, le vélo reste ici un paradoxe roulant: apprécié sur la Corniche, dans les clubs et les sorties sportives, mais encore trop peu protégé dans la ville. Entre plaisir, mobilité, pollution, embouteillages et absence d’infrastructures, pédaler au Liban relève souvent autant de la passion que du pari.

Au Liban, faire du vélo, c’est parfois retrouver un bout de liberté. Deux roues, un guidon, un peu d’air, la mer sur la Corniche, une route de montagne, une sortie du dimanche. Mais c’est aussi slalomer entre les voitures, éviter les portières, respirer les gaz d’échappement et négocier sa place dans une ville qui n’a pas été pensée pour vous. La bicyclette est simple. Le Liban, lui, complique tout.

La Journée mondiale de la bicyclette, proclamée par l’ONU en 2018 et célébrée chaque 3 juin, rappelle pourtant une évidence: le vélo est un moyen de transport durable, abordable, fiable, écologique et bénéfique pour la santé. Un objet modeste, presque enfantin, mais capable de parler de ville, d’air, de bruit, de santé publique et de mobilité.

Une culture existe déjà

Le vélo n’est pas absent du Liban. Il existe dans les clubs, les randonnées, les sorties sportives, les routes de montagne, les balades en bord de mer. À Beyrouth, Beirut by Bike a contribué depuis des années à installer cette culture, notamment sur la Corniche. Dès 2017, des projets de vélos en libre-service avaient aussi été lancés à Jbeil, avec une centaine de vélos répartis sur plusieurs stations.

Des initiatives comme Bike to Work Lebanon ont, elles aussi, tenté de démocratiser l’usage du vélo en ville. En 2019, l’opération prévoyait notamment douze kilomètres de pistes cyclables temporaires à Beyrouth, contre trois l’année précédente. Le message était clair: pour que les Libanais pédalent, il ne suffit pas de leur vendre un vélo; il faut leur offrir un espace où ils ne risquent pas leur peau.

La ville ne suit pas

C’est là que le bât blesse. Au Liban, le vélo reste souvent un loisir ou un sport, rarement un vrai moyen de transport quotidien. Non par manque d’envie, mais par manque de confiance. Les pistes cyclables sont rares, discontinues ou symboliques; les trottoirs impraticables, le stationnement sauvage omniprésent. Les voitures règnent, les klaxons arbitrent, et le cycliste reste tout en bas de la hiérarchie de la route.

Dans ces conditions, faire du vélo au Liban relève vite du numéro d’équilibriste. Le cycliste avance entre les mobylettes qui surgissent de partout, les motos qui zigzaguent comme si le code de la route était une suggestion, les taxis pressés, les vans aux allures de dangers publics roulants et les automobilistes qui prennent parfois la chaussée pour une piste de Formule 1. Dans ce grand ballet mécanique, la bicyclette n’est plus seulement un mode de transport: c’est une prise de risque.

Dans un pays saturé d’embouteillages, de pollution, de carburant cher et de déplacements compliqués, le vélo coche pourtant plusieurs cases: il coûte peu, ne pollue pas, occupe peu d’espace, encourage l’activité physique et peut désengorger certains trajets courts. Mais pour passer du vélo-plaisir au vélo-transport, il faut autre chose qu’un slogan: des pistes protégées, des parkings, une signalisation, une culture routière et un minimum de respect.

Le contraste néerlandais

La comparaison avec les Pays-Bas fait presque sourire, tant elle semble venir d’une autre planète urbaine. Là-bas, plus d’un quart des déplacements se fait à vélo, autour de 27% à 28% selon les données de mobilité. Ce n’est pas seulement une question de météo, de mentalité ou de folklore: c’est le résultat de décennies d’infrastructures, de sécurité, de continuité des pistes, de stationnements adaptés et d’une ville pensée pour ne pas tout offrir à la voiture.

Le Liban n’a évidemment ni les mêmes moyens, ni le même urbanisme, ni la même discipline routière. Mais la leçon reste utile: un pays ne devient pas cyclable parce que quelques passionnés pédalent. Il le devient quand la route leur fait une place.

Deux roues, mille obstacles

Le vélo libanais est donc à mi-chemin. Il est aimé, photographié, pratiqué, parfois célébré. Mais il reste fragile. On le voit sur la Corniche, le dimanche matin, dans les clubs, les événements, les routes de montagne. On le voit moins dans le quotidien des employés, des étudiants ou des habitants qui pourraient l’utiliser pour aller travailler, rejoindre une station, faire une course ou traverser un quartier.

Le problème n’est pas de transformer Beyrouth en Amsterdam. Il est plus simple: peut-on imaginer, au Liban, quelques axes sûrs, continus, protégés, où le cycliste ne serait plus un intrus? Peut-on faire du vélo autre chose qu’un pari individuel? Peut-on penser la mobilité autrement qu’à travers la voiture, le bouchon et le klaxon?

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