Ce texte poursuit l’exploration des ressorts psychiques de la résignation au Liban. Il montre que l’attachement au représentant du pouvoir ne relève pas d’une simple passivité, mais d’un mécanisme de survie, d’un lien structurant, parfois même d’une jouissance. Dans une société marquée par la guerre, l’impunité et la fragilité des institutions, rompre avec le maître ne signifie pas seulement protester, cela suppose de traverser un deuil, d’affronter l’angoisse du vide et de supporter la solitude.
Pourquoi un sujet s’attache-t-il à un objet toxique? S. Ferenczi, dans ses textes sur le traumatisme, décrit l’identification à l’agresseur comme un mécanisme de survie. L’enfant confronté à un adulte violent peut, inconsciemment, se mettre du côté du fort, parce que cette proximité donne l’illusion d’une maîtrise. Dans une société traumatisée, cette logique se rejoue. S’aligner sur un pouvoir qui humilie peut donner le sentiment de ne plus être seulement victime, mais participant. Le consentement se fabrique avec de la peur, la loyauté avec du danger. Se séparer reviendrait à reconnaître que l’on a été abusé.
C’est ici qu’Etienne de La Boétie rejoint S. Freud. La servitude est volontaire parce qu’elle est aussi une relation. Or on ne rompt une relation que si l’on peut supporter la perte. Il faut faire le deuil d’une illusion de protection, affronter la haine, les menaces, les accusations de trahison. Celui qui cesse d’aimer le leader cesse aussi d’aimer ce qui fait tenir le groupe. Il devient un danger interne. Dans un pays où les liens communautaires restent un filet de sécurité, quitter le filet peut sembler plus dangereux que l’humiliation.
On pourrait croire que la psychanalyse justifie ici la passivité au nom des défenses. Ce serait une erreur. Comprendre n’est pas excuser. C’est rendre visible le coût psychique de l’action. On parle souvent de courage politique, moins du courage nécessaire pour agir sans garantie. Agir suppose de tolérer l’incertitude, le conflit, l’absence de protection, mais aussi une solitude qui, au Liban, peut être matérielle, donc mortifère.
J. Lacan dirait que le sujet préfère souvent un mauvais maître à l’absence de maître, parce que l’absence de maître expose à l’angoisse du vide. Mais il ajoute une dimension plus dérangeante, celle de la jouissance. Il existe une jouissance dans la plainte. Non pas une jouissance heureuse, mais une manière de durer. Au Liban, se plaindre peut devenir un mode de lien social, parfois la seule scène publique où l’on se reconnaît. Cette jouissance n’annule pas la souffrance. Elle la rend habitable. Renoncer à la plainte obligerait à agir, donc à se confronter à l’impossible, à la violence ou à l’échec.
La question de la transmission est centrale. Le Liban a connu des guerres, des déplacements, des pertes dont les traces ne sont pas seulement historiques, mais aussi psychiques. Les théoriciens de la transmission transgénérationnelle, comme René Kaës, ont montré comment des contenus non symbolisés, des secrets, des deuils impossibles, circulent dans les familles et deviennent des organisateurs internes silencieux. Quand une génération a survécu en se taisant, elle transmet parfois non le récit, mais la règle de survie: ne pas faire de vagues. Cette règle peut se déguiser en prudence ou en fatalisme. Elle n’est pas une idée. Elle est une empreinte.
C’est pourquoi l’apparente passivité libanaise peut être comprise comme une activité invisible. Il existe une activité psychique intense, consacrée à maintenir la vie malgré l’effondrement, à bricoler, contourner, s’endetter, émigrer, envoyer de l’argent, soigner les anciens, préserver l’apparence d’une normalité. Cette activité n’est pas politiquement structurée, mais elle est vitale. L’action politique exige une disponibilité que la survie quotidienne grignote. Le pays est pris dans une économie où l’énergie est captée par l’urgence, au détriment du temps long, celui des institutions et des processus.
Avec D. Winnicott, on pourrait parler d’un faux self collectif, d’une façade d’adaptation, de débrouille et de dérision, qui masque une détresse plus profonde. Pourtant, ce faux self permet de continuer à travailler, aimer, faire famille. Mais il peut aussi rendre la colère inoffensive, aussitôt transformée en blague ou en sarcasme. La sublimation sauve, mais elle peut aussi neutraliser. Elle peut rendre tolérable ce qui devrait rester intolérable.
Il faut aussi regarder ce que la violence politique fait à la capacité de croire à la loi. Quand des crimes restent impunis, quand des assassinats deviennent des épisodes sans justice, le message est clair. La loi ne protège pas. Dès lors, on n’adhère plus à une loi abstraite, mais à un réseau. On se protège par la proximité. Le surmoi social est remplacé par un surmoi clanique, souvent plus cruel, parce qu’il exige une loyauté totale. La résignation devient le prix payé pour rester dans le cercle. Mieux vaut se taire que perdre les siens.
Lorsque des réactions surgissent, elles demeurent morcelées, dispersées, furtives, souvent privées, parfois clandestines. Elles prennent aussi la forme de l’exil. Partir n’est pas seulement un geste économique. C’est une réponse psychique. Partir, c’est agir en retirant son corps de la scène politique. C’est une action de sauvegarde. Elle laisse le pays plus vide, renforce la sensation de résignation, mais reste, pour beaucoup, la seule action possible. Répétée à grande échelle, elle affaiblit pourtant la possibilité d’une action collective.
Sortir de ce cercle suppose de travailler le deuil. Deuil des illusions sur l’État, des figures paternelles, d’un passé idéalisé, des martyrs instrumentalisés, des révolutions rêvées. Tant que ces deuils ne sont pas symbolisés, ils reviennent sous forme de répétition. Freud parlait de compulsion de répétition. Un pays peut répéter des cycles d’espoir et de déception comme un sujet répète une histoire d’amour toxique. Dans la clinique comme dans l’histoire, la répétition devient un destin tant qu’elle n’est pas mise en mots.
Mais, au Liban, mettre en mots n’est pas simple, car la parole est vite capturée par les appartenances confessionnelles et claniques, les médias, les discours religieux, les puissances externes, les peurs internes. Pour devenir transformante, elle doit rester libre et tolérer l’ambivalence. Dire que l’on a besoin de protection, tout en refusant l’humiliation. Dire que l’on a peur, tout en refusant que la peur décide à sa place. Cette parole ambivalente est rare en politique, mais elle est au cœur de la psychanalyse.
En nous interrogeant sur les raisons de la résignation libanaise, il faut aussi nous demander ce qui rend l’action si coûteuse psychiquement. Ce coût se voit dans la fatigue, les psychotropes, l’irritabilité, les violences et les ruptures familiales, le dégoût, la drogue, l’exil. La résignation n’est pas un vide. Elle est un symptôme social. Elle dit que quelque chose n’a pas trouvé de forme pour s’exprimer autrement, entre la dépendance au maître et l’angoisse du vide, entre le clan protecteur et l’État absent, entre la mémoire de la guerre et le désir d’une vie normale.
La Boétie croyait qu’il suffisait de ne plus servir pour que le tyran tombe. Cette simplicité est belle, mais elle ignore ce que Freud, et toute la clinique après lui, ont appris sur la force des liens. On ne cesse pas de servir sans perdre quelque chose, sans traverser une angoisse, sans supporter une solitude, sans renoncer à une jouissance, même douloureuse. Au Liban, le politique touche au plus intime parce qu’il s’est substitué à des fonctions primaires. Il a été père, mère, clan, refuge, menace. Vouloir s’en libérer est un geste de séparation.
La vraie question n’est donc pas de savoir pourquoi les Libanais ne réagissent pas assez. Elle est de comprendre ce qui, dans le lien social, la mémoire traumatique, les figures de protection et les surmoi collectifs, rend la réaction si difficile à soutenir dans le temps. Peut-être le problème n’est-il pas l’absence de colère, mais l’absence d’un espace où la résistance puisse devenir pensée commune sans être aussitôt récupérée, punie ou retournée en haine de soi et de l’autre. Quel tiers faut-il inventer aujourd’hui au Liban pour que le désir de changement ne soit plus vécu comme une naïveté suicidaire, mais comme un travail possible, lent, imparfait, et pourtant tenable?





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