Et si la si décriée «résignation» libanaise n’était pas une simple passivité, mais une défense coûteuse face à une réalité devenue chronique: l’État défaillant, l’angoisse, l’impunité, l’humiliation quotidienne? Cet article explore les liens ambivalents au chef, au clan et à l’illusion de protection.
Au Liban, le mot résignation sonne souvent comme une évidence. On l’entend dans les cafés, les salons, les journaux, les réseaux sociaux, dans cette phrase réflexe qui clôt les discussions sans les conclure: «ma fi balad», «ma fi dawleh». Pourtant, dès qu’on le prend au sérieux, le mot se complique. La résignation n’est pas une simple absence de réaction. Elle peut être un mode d’organisation psychique, un arrangement avec l’insupportable. L’accumulation des manquements, de l’absence de justice et des humiliations quotidiennes ne produit pas seulement de la passivité, mais aussi des défenses, des attachements paradoxaux et une créativité de survie.
Ce qui se donne à voir comme résignation recouvre des états très différents: fatigue extrême, calcul prudent face à la violence, désillusion, stratégie de protection, cynisme anesthésiant, attachement à un chef tribal, honte muette, peur concrète. Ou simplement l’intuition, apprise au fil des crises, que l’éruption collective ne garantit rien, sinon parfois le pire.
Étienne de La Boétie n’interroge pas seulement pourquoi les peuples sont dominés, mais par quel mécanisme ils consentent à leur propre entrave. Dans le Discours sur la servitude volontaire, on sent déjà quelque chose que Freud reprendra autrement dans Psychologie des foules et analyse du moi. La puissance d’un tyran ne tient pas seulement à la force, mais à une économie libidinale. Le lien au maître n’est pas seulement subi, il est investi, idéalisé, parfois haï comme on hait un objet dont on ne peut se passer.
Freud décrit la manière dont un groupe s’agrège autour d’un leader qui vient occuper la place de l’Idéal du moi. Le chef devient l’objet à partir duquel chacun se sent reconnu, protégé, maintenu. En échange, chacun renonce à une part de sa pensée critique, de sa solitude, de sa responsabilité. Une masse se forme quand l’angoisse d’être seul devient insoutenable.
Si l’on transpose cette logique au Liban, on se heurte à une figure particulière du leader. Ce n’est pas seulement le chef charismatique. C’est souvent le «zaïm», figure d’intercession, de patronage et de protection, parfois de redistribution ou de menace. Le lien n’est pas seulement idéologique. Il est familial, communautaire, territorial. Il s’appuie sur une mémoire du danger et sur la conviction que l’État, comme instance neutre et fiable, n’a jamais été vraiment présent, sinon par intermittence ou sous forme de prédation. Dès lors, l’Idéal du moi peut devenir un idéal de survie. Être avec les miens, même s’ils m’écrasent, peut sembler plus viable que d’être face au vide.
En clinique, la dépendance est souvent une tentative d’éviter un effondrement. D. Winnicott parle de la peur de l’effondrement, lorsque le sujet s’accroche à ce qui le fait souffrir parce que l’alternative est ressentie comme une chute sans fond. Au collectif, quelque chose d’analogue s’entend. Quand le tissu social est fragile, que la sécurité est menacée et que le futur est opaque, le psychisme cherche un point fixe. La résignation n’est pas une absence de désir, mais un désir ligoté.
La servitude volontaire peut aussi se lire comme un amour de l’illusion. La Boétie insiste sur les petites récompenses et le théâtre de la domination. Le pouvoir ne se contente pas d’imposer, il fascine. Il distribue des signes, des appartenances, des identités prêtes à porter. Il offre aussi une explication simplifiée à ce qui est complexe. Cette simplification réduit l’angoisse et transforme l’incertitude en récit. Dans un pays où l’incertitude est chronique, se laisser bercer par un récit, même mensonger, devient un besoin d’appui.
S. Freud ne réduit pas la foule à la naïveté. Il montre que l’individu, dans la masse, abdique une part de sa pensée et remet son jugement à l’Autre. Lacan précisera que l’Autre n’est pas une personne, mais le lieu supposé du sens et de la garantie. Or, au Liban, le drame est celui d’un Autre défaillant. L’État, les institutions, la justice, la banque, ces instances censées incarner la loi, sont souvent vécues comme arbitraires et corrompues. Quand l’Autre est troué, le sujet peut répondre par la colère, mais aussi par une solution paradoxale, celle de réinstaller un Autre de substitution, sous la forme d’un chef, d’un parti, d’une communauté, d’une puissance extérieure ou du fatalisme.
On entend des phrases telles que «c’est comme ça», «ainsi va la vie», qui ressemblent à une capitulation, mais qui, psychiquement, peuvent servir à reconstituer un ordre. Le fatalisme n’est pas seulement une croyance, c’est une armature. Il protège du chaos en le renommant et évite d’affronter le désespoir du changement.
Il serait tentant de parler d’un sentiment d’impuissance. Mais celui-ci, paradoxalement, peut protéger. Ne plus espérer sert parfois à ne plus être humilié, ne plus croire, à ne plus être trahi. Se désengager sert à préserver une parcelle de dignité. La résignation devient alors une cuirasse, accompagnée d’irritabilité, d’insomnie, de somatisations, parfois d’une consommation de calmants ou de stupéfiants.
Dans la clinique libanaise, une autre phrase revient souvent: «Je n’en peux plus», «cela est devenu insupportable». Il ne s’agit pas seulement d’une fatigue physique, mais d’un scepticisme quant à la capacité d’investir l’avenir. Or celle-ci suppose un minimum de confiance dans le monde. Quand ce monde devient imprévisible, que les économies disparaissent et que l’électricité s’absente comme une punition sans coupable, le psychisme se replie sur le court terme.
On peut alors relire autrement les grandes mobilisations de 2005 et de 2019, qui ont fait surgir un imaginaire de refondation, puis se sont dissoutes, ont été récupérées ou brisées par la répression. Ces moments ressemblent à une scène où l’Autre est supposé renaître. On croit qu’une loi plus juste peut émerger, que la parole collective peut devenir performative en levant le cynisme, en introduisant une brèche dans la répétition. Quand cela échoue, l’effet n’est pas neutre. Ce n’est pas un simple retour au point de départ, mais un approfondissement de la désillusion. Freud aurait parlé de blessure narcissique, c'est-à-dire, d’un moi qui a osé croire en sa capacité d’agir et qui se retrouve démenti. Le sarcasme devient alors un gardien, il empêche de retomber dans l’illusion, mais aussi de réinvestir.
Il existe enfin une autre piste, plus sombre, que Freud ouvre dans ses textes sur le masochisme et le surmoi. Une société peut intérioriser un surmoi cruel qui ne se contente pas d’interdire, il peut aussi ordonner de souffrir et transformer la privation en destin mérité. Dans des contextes de violence historique, il peut prendre la forme d’une culpabilité diffuse, comme si la catastrophe était châtiment, ou comme si la plainte était indécente. On entend parfois, au Liban, cette manière de minimiser: «on a vécu pire». La formule peut protéger de la panique, mais aussi empêcher de dire «ça suffit, c’est intolérableAu Liban, la résignation n’est pas toujours une passivité. Elle peut être une stratégie de survie, une défense contre l’effondrement, un attachement paradoxal à ceux qui protègent autant qu’ils écrasent. Entre fatigue, fatalisme, peur et désillusion, que dit-elle vraiment d’un pays privé d’État?». Et quand l’intolérable n’est pas nommé, il s’installe. La psyché oscille alors entre de rares moments de solidarité et des retours au refoulement, où chacun se replie sur son objet protecteur, même toxique.




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