Des cités phéniciennes aux forteresses médiévales, des souks historiques aux villages de pierre, le Sud-Liban concentre plusieurs millénaires d’histoire. À travers cette série d’articles, Ici Beyrouth part à la découverte d’un patrimoine exceptionnel, témoin des civilisations qui ont façonné la région et aujourd’hui fragilisé par les conflits, le temps et l’oubli.
Une fois encore, Beaufort est au cœur de l’histoire.
Ces derniers jours, des images du drapeau israélien flottant sur la forteresse ont fait le tour des médias. Après des combats dans le secteur et une avancée militaire au-delà du Litani, l’armée israélienne a repris le contrôle du château, vingt-six ans après son retrait du Sud-Liban en 2000. Le site, déjà touché par les bombardements et les affrontements récents, se retrouve à nouveau au centre d’une guerre qui semblait pourtant appartenir au passé.
Pour beaucoup de Libanais, la scène possède une charge symbolique particulière. Beaufort n’est pas un simple monument historique. C’est l’un des lieux les plus chargés de mémoire du Sud-Liban. Une forteresse qui, depuis près de neuf siècles, semble attirer les armées comme un aimant.
Car si les empires, les dynasties et les régimes ont changé, une chose est restée constante: quiconque cherche à contrôler le Sud-Liban finit tôt ou tard par vouloir contrôler Beaufort.
Perché à plus de 700 mètres d’altitude sur un éperon rocheux dominant la vallée du Litani, le château offre une vue spectaculaire sur une grande partie du Sud-Liban. Depuis ses remparts, on comprend immédiatement pourquoi cette position a été disputée pendant des siècles. La géographie parle d’elle-même.
Le château que tous les conquérants voulaient
L’histoire de Beaufort commence au XIIe siècle, à l’époque des Croisés.
Les Francs l’appellent alors Belfort, le «beau fort». Édifiée sur un site naturellement défensif, la forteresse devient rapidement l’un des verrous du royaume croisé de Jérusalem. Depuis cette hauteur, il est possible de surveiller les routes reliant la Galilée, le Jabal Amel et l’intérieur du Levant.
Mais cette position exceptionnelle attire aussi les convoitises.
À la fin du XIIe siècle, Saladin entreprend la reconquête des territoires croisés. Après plusieurs campagnes, Beaufort tombe finalement entre ses mains en 1190. L’épisode marque le début d’une longue succession de maîtres: Ayyoubides, Mamelouks puis Ottomans occupent tour à tour la forteresse.
Tous poursuivent le même objectif: contrôler ce promontoire qui domine les voies de circulation du Sud.
Au fil des siècles, le château est agrandi, renforcé, transformé. Chaque occupant y laisse sa marque. Les murailles visibles aujourd’hui portent encore les traces de ces différentes époques.
Lorsque l’Empire ottoman s’impose au Levant au XVIe siècle, l’importance militaire de Beaufort décline progressivement. Les nouvelles techniques de guerre et l’évolution des centres de pouvoir réduisent le rôle des grandes forteresses médiévales.
Pendant plusieurs siècles, le château semble alors entrer dans une forme de sommeil. Un sommeil qui prendra fin au XXe siècle.
Quand le Moyen Âge rejoint la guerre moderne
La création d’Israël, les conflits israélo-arabes puis la guerre civile libanaise replacent progressivement Beaufort au centre du jeu stratégique régional.
Sa proximité avec la frontière et sa position dominante lui redonnent une valeur militaire considérable.
Dans les années 1970, la forteresse est utilisée par des combattants palestiniens. Lors de l’invasion israélienne de 1982, elle devient l’un des objectifs majeurs de l’armée israélienne. Les combats qui s’y déroulent marquent durablement les mémoires des deux côtés de la frontière.
Par la suite, Beaufort est intégré au dispositif militaire israélien dans la zone occupée du Sud-Liban. Pendant près de deux décennies, le château sert de poste avancé dominant la région. Puis vient le retrait israélien de mai 2000.
Les images de l’abandon de la forteresse deviennent alors l’un des symboles les plus puissants de la fin de l’occupation du Sud-Liban.
Durant les années qui suivent, Beaufort retrouve progressivement sa vocation patrimoniale. Des travaux de restauration sont menés. Les visiteurs reviennent. Le monument redevient un lieu d’histoire davantage qu’un lieu de guerre. Mais le répit sera de courte durée.
Les affrontements récents ont replacé la forteresse au cœur des opérations militaires. À nouveau bombardé, à nouveau disputé, à nouveau occupé, le château semble condamné à rejouer sans cesse le même rôle.
C’est peut-être ce qui rend Beaufort si fascinant.
Peu de monuments illustrent avec autant de force le poids de la géographie dans l’histoire. Les Croisés, Saladin, les Mamelouks, les Ottomans, les Palestiniens, les Israéliens, le Hezbollah: tous appartiennent à des époques, des cultures et des projets politiques différents. Pourtant, tous ont voulu contrôler le même promontoire rocheux.
Comme si les siècles passaient sans parvenir à modifier cette évidence stratégique.
Vue depuis la vallée, la forteresse semble aujourd’hui immobile. Pourtant, derrière ses pierres éventrées se cache l’histoire mouvementée du Sud-Liban. Une histoire faite de conquêtes, de retraits, de sièges et de reconquêtes.
Neuf siècles plus tard, Beaufort continue de rappeler qu’au Levant, certains lieux ne cessent jamais vraiment d’être des champs de bataille.
À suivre : Tyr, la ville qui donna naissance à Carthage.
Saladin et Beaufort
Lorsque Saladin s’empare de Beaufort en 1190, la forteresse est considérée comme l’une des positions les plus solides du royaume croisé de Jérusalem. Selon plusieurs chroniques médiévales, sa résistance impressionna même les armées ayyoubides. La prise du château s’inscrit dans la vaste reconquête musulmane qui suit la bataille de Hattin et la reprise de Jérusalem en 1187.





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