Rouge à lèvres, dentifrice, crème solaire, parfum… En France, une récente étude d’exposition a montré qu’une femme utilise en moyenne seize produits cosmétiques par jour. Derrière ces gestes anodins, un véritable « cocktail chimique » interagit avec notre système hormonal. Tandis que la recherche commence à documenter son rôle dans certains cancers du sein, les dermatologues apprennent à naviguer entre précaution et efficacité thérapeutique. Au Liban, où les routines de soins et de maquillage sont très ancrées, les spécialistes estiment que les usages sont probablement du même ordre de grandeur, même si les données manquent encore.
Les perturbateurs endocriniens sont des substances capables de mimer, bloquer ou dérégler l’action de nos hormones. Ils n’empoisonnent pas forcément en dose massive, mais agissent souvent à petite dose, sur le long terme, parfois à des périodes clés de la vie comme la grossesse, la puberté ou la ménopause.
On les retrouve dans certains pesticides, plastiques, textiles techniques, ustensiles de cuisine, mais aussi dans de nombreux produits ménagers et cosmétiques : conservateurs, filtres UV, parfums, plastifiants, etc.
Le problème n’est pas uniquement un ingrédient isolé, mais l’addition de toutes ces expositions au fil de la journée, ce qu’on appelle l’« effet cocktail ».
Cancer du sein : une étude française qui change la donne
À Strasbourg, l’équipe de la professeure Carole Mathelin, chirurgienne sénologue à l’Institut de cancérologie Strasbourg Europe (ICANS), suit depuis 2018 une vaste cohorte de patientes atteintes d’un cancer du sein. L’objectif est de mesurer la présence de perturbateurs endocriniens directement dans les tumeurs.
Les chercheurs ont recherché plusieurs centaines de pesticides, une trentaine de métaux et des PFAS (« polluants éternels ») dans les tissus mammaires de 931 patientes. Des résultats présentés en 2025 montrent que les PFAS et certains métaux sont retrouvés en concentration plus élevée dans les tumeurs cancéreuses que dans les tissus bénins, et que 96 % des patientes présentent au moins un PFAS détecté dans la tumeur ou la zone péritumorale.
L’étude n’affirme pas qu’un produit précis « donne » un cancer du sein, mais elle renforce l’idée que l’environnement chimique joue un rôle réel, aux côtés de facteurs déjà connus comme la génétique, l’obésité, l’alcool, la sédentarité ou le manque de sommeil. Pour les chercheurs, réduire les expositions inutiles devient un levier de prévention à part entière, au même titre que l’activité physique ou le dépistage.
Un usage massif, souvent inconscient
Lorsqu’on parle cosmétiques, le grand public pense spontanément à un rouge à lèvres ou à un parfum. En pratique, les études montrent qu’en France une femme utilise en moyenne seize produits différents par jour, soins, maquillage et produits d’hygiène confondus. Ce chiffre grimpe à dix-huit lorsqu’elle est enceinte et peut atteindre six produits par jour pour un nourrisson.
Crème de jour, fond de teint, mascara, démaquillant, gel douche, shampoing, déodorant, dentifrice, crème mains… La liste s’allonge vite. Chaque produit pris isolément respecte les normes, mais la somme de ces expositions quotidiennes finit par compter. Au Liban, des dermatologues observent des routines comparables, notamment en milieu urbain, même si aucune étude de grande ampleur n’a encore quantifié précisément ces usages.
Ce n’est un secret pour personne : au Liban, le look est une affaire sérieuse — et, dans les cabinets, cela se vérifie au quotidien. Le Dr Martin Merhi, dermatologue à l’Hôtel-Dieu de France, observe que pour beaucoup de Libanaises, quand il s’agit de beauté, d’apparence ou de contrôle du poids, on coupe rarement dans les budgets — et l’on accepte plus volontiers les “petits risques” que les petits renoncements. Or, souligne-t-il, la sensibilisation aux perturbateurs endocriniens reste encore limitée : la question ne s’est pas imposée dans les réflexes du grand public. Il ajoute qu’au Liban, l’usage de grandes marques internationales est installé depuis des années, sans inquiétudes systématiques — un “confort” qui, selon lui, n’empêche pas d’encourager une vigilance raisonnée et des choix plus éclairés, surtout aux périodes sensibles.
Alors que faire ? Arrêter tous ces produits du jour au lendemain ? Dans les faits, c’est rarement réaliste : entre habitudes, climat, maquillage, parfums et exigences du quotidien, les routines sont tenaces — au Liban comme ailleurs. La question devient plutôt : comment réduire l’exposition sans renoncer au soin ni à l’efficacité ?
C’est ce que décrit la chimiste Zineb Ben Bella, directrice de la communication scientifique chez les Laboratoires Novexpert, à Ici Beyrouth : « Une routine beauté “classique”, ce n’est pas un seul produit suspect une fois de temps en temps, c’est une quinzaine de formules qui s’additionnent, parfois dès avant le petit-déjeuner. Le sujet n’est plus anecdotique, il devient de santé publique. » Elle met aussi en avant, depuis 2008, des formules d’origine naturelle et biodégradables, conçues, selon elle, pour limiter la bioaccumulation et l’exposition à des composés soupçonnés d’agir comme perturbateurs endocriniens.
BHA, BHT, triclosan, phtalates : ce qui se cache derrière les étiquettes
Parmi les substances les plus souvent pointées du doigt, les BHA et BHT occupent une place à part. Utilisés comme antioxydants pour prolonger la durée de vie des produits contenant des corps gras (rouges à lèvres, crèmes, déodorants, gels douche), ils sont suspectés d’être à la fois perturbateurs endocriniens et cancérogènes potentiels, avec des effets possibles sur la fertilité et certains organes.
Le triclosan, conservateur antibactérien longtemps présent dans certains dentifrices, déodorants et produits cosmétiques, est aussi critiqué : il est accusé de favoriser des résistances aux antibiotiques, de perturber la thyroïde et de persister dans l’environnement.
Les phtalates, utilisés comme plastifiants et fixateurs de parfum, se retrouvent notamment dans certains vernis et fragrances. Ils sont associés à des troubles du développement du fœtus, à un risque accru de fausses couches et à une puberté précoce chez les filles.
À cette liste s’ajoutent, selon les produits, des parabènes, certains silicones, des sels d’aluminium ou encore des sulfates irritants. Tous ne sont pas au même niveau de risque, mais ils participent à ce bruit de fond chimique dans lequel nous baignons.
Entre principe de réalité et prudence
Pour le Dr Elie Bellan, dermatologue à l’Hôpital Geitaoui de Beyrouth, le sujet arrive progressivement dans les cabinets. « Honnêtement, pendant longtemps je ne me suis vraiment méfié que des produits clairement identifiés comme toxiques ou déjà interdits en Europe ou aux États-Unis. Certains parabènes, des filtres ou composés classés cancérogènes posent évidemment problème. Mais je ne peux pas, en pratique, m’interdire de prescrire un traitement sous prétexte qu’un ingrédient est potentiellement toxique ou discuté. Le premier impératif, c’est de soigner le patient. »
Le discours évolue toutefois. « Aujourd’hui, des laboratoires affirment développer des gammes sans aucun ingrédient suspecté d’être perturbateur endocrinien. Si ces formules “clean” démontrent, dans les études, la même efficacité que les grandes marques traditionnelles, alors oui, je serai le premier à les prescrire. L’enjeu, c’est d’avoir à la fois la preuve d’efficacité et la preuve d’innocuité maximale. »
Autrement dit, les médecins ont besoin de données solides, et pas seulement de marketing vert.
Que peut faire concrètement le patient ?
Sans tomber dans la psychose ni vider sa salle de bains du jour au lendemain, plusieurs gestes simples peuvent déjà réduire l’exposition aux perturbateurs endocriniens. Le premier consiste à raccourcir la liste des produits : se demander « ai-je vraiment besoin de tout, chaque jour ? » est un bon début.
Deuxième réflexe utile : privilégier les formules simples et, lorsque c’est possible, des produits certifiés par des labels bio sérieux, dont les cahiers des charges excluent certains composés controversés. Cela ne signifie pas que tout est parfait, mais la barre minimale est plus haute.
Apprendre à lire un minimum les étiquettes aide aussi : repérer quelques mots-clés à éviter (BHA, BHT, triclosan, diethyl phthalate) permet déjà de trier une partie de son nécessaire. Pour les parfums, un produit sans parfum ou faiblement parfumé sera souvent préférable, notamment pour les peaux fragiles ou pendant la grossesse.
Les outils numériques peuvent rendre service : certaines applications permettent de scanner les codes-barres et d’identifier des ingrédients controversés, en suggérant parfois des alternatives. Elles ne remplacent pas l’avis médical, mais elles aident à faire le tri.
Enfin, il est utile d’adapter la vigilance aux périodes sensibles : grossesse, désir de grossesse, allaitement, enfance, adolescence, antécédents personnels ou familiaux de cancer hormonodépendant. Dans ces situations, mieux vaut en parler avec son gynécologue, son oncologue ou son dermatologue.
Au Liban, le message des spécialistes est le même : simplifier sans culpabiliser, et privilégier le dialogue avec son médecin plutôt que les effets de mode ou les injonctions des réseaux sociaux.
Ne pas oublier le dépistage
Limiter les perturbateurs endocriniens ne dispense évidemment pas des stratégies classiques de prévention : bouger régulièrement, limiter l’alcool, contrôler le poids et protéger son sommeil. Et surtout, respecter les recommandations de dépistage du cancer du sein (mammographies selon l’âge et le profil, sur avis médical).
La recherche avance, mais un message se dessine : entre l’excès de confiance et la panique, il existe une voie de prudence éclairée, où médecins, chimistes et patients avancent — enfin — dans le même sens.




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