Le « complexe du homard » : le Liban et la fièvre du scroll
Quand l’écran devient le refuge… et parfois la cage. ©DR

Certains s’en emparent comme d’un exploit, presque un motif de fierté : selon Aman Kids, reprenant des résultats publiés par DataReportal, le Liban serait 4e au niveau mondial — et, par ricochet, parmi les pays arabes du top 10 — en proportion d’utilisateurs des réseaux sociaux par rapport à sa population. Pendant que Beyrouth grimpe sur ce podium-là, la France suit une trajectoire opposée et s’apprête à « serrer la vis » pour protéger les mineurs, emboîtant le pas à l’Australie. Ici Beyrouth a mis le téléphone en mode avion le temps du décryptage — et posé la seule vraie question : à quel prix, pour nos adolescents ?

Le « classement » peut se contextualiser à l’infini, mais un fait saute aux yeux : le Liban vit en ligne. DataReportal estime à 4,58 millions le nombre d’« identités » sur les réseaux sociaux en octobre 2025, soit 78,1 % de la population. De quoi alimenter les commentaires fiers, les posts triomphants, les « on est forts ». Sauf qu’en matière de santé, un record n’est pas toujours un trophée.
Car pendant qu’on célèbre la performance, ailleurs, une limite d’âge se discute désormais comme un garde-fou sanitaire. En France, les mots ont claqué à l’Assemblée : « Cesser de jouer à la roulette russe avec la santé mentale de nos adolescents », a lancé la députée Laure Miller. Et quand une société en arrive à légiférer, ce n’est pas pour faire la police du « fun » : c’est que le coût commence à se voir.
D’ailleurs, l’Anses — l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, en France — alerte sur un cocktail devenu banal chez les ados : cyberharcèlement, comparaison permanente, exposition à des contenus violents, et surtout des systèmes conçus pour capter l’attention au détriment du sommeil. Au Liban aussi, ce diagnostic résonne.
L’adolescence, âge « sans carapace »
Céline Yaacoub, psychologue clinicienne, voit revenir les mêmes fragilités, avec une régularité qui n’a rien d’anecdotique. « En pratique clinique, chez les adolescents âgés de 12 à 15 ans, ce qui revient le plus souvent concerne des difficultés liées à l’image de soi et à l’estime de soi, à l’anxiété et parfois à des symptômes dépressifs », explique-t-elle à Ici Beyrouth. À cet âge, « les jeunes font face à une crise identitaire » : « c’est une période où l’on forge son identité et où l’image de soi est fragilisée », ce qui les rend « particulièrement sensibles à l’influence des réseaux sociaux ».
Le mécanisme le plus corrosif, ajoute-t-elle, tient souvent en un mot : comparaison. « La comparaison aux autres, notamment aux modes de vie et aux corps idéalisés, constitue l’une des difficultés centrales », pouvant entraîner « une baisse de l’estime de soi, une anxiété accrue et une humeur triste ». Et les effets ne s’arrêtent pas à l’humeur : « les réseaux sociaux peuvent également contribuer aux troubles du comportement alimentaire, à travers une image corporelle négative et l’exposition à des contenus inadaptés à leur âge promouvant un « corps idéal » ».
Dans le contexte libanais, elle souligne une couche supplémentaire : « l’exposition répétée à des mauvaises nouvelles, locales ou internationales, peut renforcer l’angoisse et favoriser des émotions négatives ». Autrement dit : le fil d’actualité peut devenir, pour certains, un bruit de fond anxiogène qui ne s’éteint jamais.
Quand l’écran dévore le reste
Maya Farran, Coach certifiée et hypnothérapeute, décrit à Ici Beyrouth un basculement que beaucoup de parents reconnaîtront avant même de pouvoir le nommer. « La première question, l’impact, il y a beaucoup d’impacts et d’impacts négatifs », dit-elle d’entrée. Et elle commence par un signe simple, presque domestique : « ils perdent l’intérêt dans n’importe quelle autre activité. Donc, n’importe quelle autre activité, pour eux, n’a pas de sens ».
Mais l’alerte, selon elle, se situe plus loin, quand l’écran devient le centre de gravité : « l’impact le plus critique ou alarmant, c’est vraiment l’obsession d’être sur PS et sur les médias sociaux tout le temps, d’être en ligne tout le temps ». Et lorsque l’adulte tente de reprendre la main, la réaction peut être disproportionnée : « à un niveau où les enfants ont de l’angoisse et même de la rage quand vous enlevez la tablette ou quand vous enlevez la PS ». Là, tranche-t-elle, « cela atteint le niveau d’une addiction ». « Ce n’est plus seulement jouer en ligne. C’est vraiment une addiction aux médias sociaux et à l’écran. »
Les signaux d’alerte
Céline Yaacoub insiste sur des repères très concrets. « Les signes d’alerte incluent un repli sur soi, une irritabilité inhabituelle », mais aussi « des troubles du sommeil », « une consommation excessive des réseaux sociaux » et « un isolement social ». Elle pointe également « une attention excessive portée à l’alimentation, aux calories ou à l’image corporelle ».
Elle tient toutefois à nuancer : « les réseaux sociaux ne sont pas toujours nocifs et tous les adolescents ne développent pas de difficultés psychologiques », mais « ils restent particulièrement vulnérables à leur influence ». Autrement dit : pas de panique systématique, mais une vigilance sérieuse — et des limites qui tiennent dans la durée.
Des règles claires, oui — mais applicables
Alors que faire, au Liban, sans transformer le salon en ring ? Céline Yaacoub avance une règle « simple et réaliste » : « réguler l’usage des écrans sans interdire, en intégrant ces limites dans la routine familiale ». L’objectif, dit-elle, « n’est pas de priver l’adolescent de technologie, mais de l’accompagner dans un usage plus sain ».
Concrètement, elle recommande « d’instaurer des temps sans téléphone, notamment le soir et dans la chambre », et « d’éviter les écrans au moins une heure avant le coucher, afin de protéger le sommeil ». Ces règles, ajoute-t-elle, « gagnent en efficacité lorsqu’elles concernent toute la famille » et quand les parents montrent l’exemple, en recréant « des moments d’échange et de discussion sans écran ». Elle propose aussi une piste plus fine que l’interdit total : « encourager les adolescents à faire le tri dans les contenus qu’ils consomment », par exemple « en se désabonnant de comptes qui les mettent mal à l’aise », et « en mettant en place certaines restrictions », sans basculer dans la confiscation permanente. Enfin, elle observe que « ces règles fonctionnent mieux lorsqu’elles sont construites avec l’adolescent, à travers le dialogue », en parlant des risques et du ressenti.
Maya Farran rejoint l’idée du cadre, mais insiste sur la méthode, au mot près. « C’est très important d’établir et de mettre en place des règles et des limites strictes et claires concernant les écrans », dit-elle. Puis elle ajoute immédiatement ce que beaucoup oublient : « vous devez y aller étape par étape ». « Nous ne pouvons pas, d’une nuit à l’autre, enlever ou enlever complètement les écrans. » Sa proposition est simple et tenable : « réduire le temps d’écran ou le temps de PS par 30 minutes le premier jour, ou même la première semaine, et ensuite avancer ». Le but n’est pas de gagner un bras de fer, mais d’« appliquer ou établir les règles de façon lisse à la maison ».
L’image qui colle au Liban d’aujourd’hui
Pour décrire la vulnérabilité adolescente, Céline Yaacoub renvoie à Françoise Dolto et à son « complexe du homard ». Elle « comparait l’adolescent à un homard qui a perdu sa carapace : il n’est plus protégé comme l’enfant qu’il était, mais pas encore solide comme l’adulte qu’il devient ». Pendant cette période, « il est plus exposé aux dangers ». Et l’image frappe parce qu’elle dit tout : « Les homards, quand ils changent de carapace, perdent d’abord l’ancienne et restent sans défense, le temps d’en fabriquer une nouvelle. Pendant ce temps-là, ils sont très en danger. Pour les adolescents, c’est un peu la même chose […] »
Sur les réseaux, ce moment « sans carapace » se déroule au grand jour, sous algorithmes, comparaisons et notifications — jusque dans la chambre, parfois jusque dans la nuit.
Au Liban, on a ce réflexe délicieux : transformer n’importe quoi en « exploit ». Le plus grand tabbouleh. Le plus grand hommos. Et maintenant, une place d’honneur au championnat du scroll.
Sauf qu’il y a des records qui ne méritent pas un feu d’artifice, mais une question froide : qu’est-ce qu’on protège, pendant qu’on applaudit ?

Parce qu’un pays ne grandit pas à la vitesse de ses pouces. Il grandit à la manière dont il protège ses adolescents… quand leur carapace est encore en train de se refaire.

 

 

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