Deux membres du Hezbollah sont désormais sous mandat d'arrêt dans l'affaire des 780 kg d'explosifs saisis au barrage de Dahr el-Baydar. Après les poursuites engagées contre treize personnes, cinq ambassades occidentales réclament aujourd’hui une enquête indépendante. Le Hezbollah, lui, dénonce une procédure qu'il juge «contraire aux principes constitutionnels».

De l’interception aux premiers mandats d’arrêt

L'affaire remonte au 5 octobre dernier, lorsque les Forces de sécurité intérieure (FSI) interceptent une camionnette transportant la cargaison sur l’axe reliant la Békaa à Beyrouth. Haitham Amhaz et Ali el-Kourdi, qui se trouvaient à bord du véhicule, sont alors arrêtés.

Le 20 octobre, des informations font état de mandats d'amener visant deux responsables du Hezbollah, désignés sous les noms de guerre «Sajed» et «Zoulfikar», présentés comme l'expéditeur et le destinataire présumés des explosifs. Informations rapidement contestées par des sources judiciaires citées par des médias libanais, selon lesquelles aucun mandat n’a été émis à l’encontre de ces personnes. Il convient de préciser, dans ce contexte, qu’un mandat d'amener est un ordre adressé aux forces de sécurité pour conduire une personne devant un magistrat afin qu'elle soit interrogée. Il ne constitue toutefois pas un ordre de placement en détention.

Dix jours plus tard, soit le 30 octobre, le commissaire du gouvernement près le tribunal militaire, le juge Claude Ghanem, engage des poursuites contre treize personnes affiliées au Hezbollah et transmet l'affaire à la première juge d'instruction militaire, Ghada Abou Alouane.

Les personnes poursuivies sont notamment soupçonnées d'atteinte à la sûreté intérieure de l'État, de possession et de transport d'armes et d'explosifs, ainsi que de constitution de groupements armés sans autorisation. Les investigations portent également sur d'éventuelles atteintes à l'autorité de l'État et à ses décisions.

Le volet technique de l'enquête se poursuit parallèlement. Le 3 novembre, le procureur général près la Cour de cassation, Ahmad Rami el-Hage, achève l'examen des investigations menées par la branche des renseignements des FSI. Celles-ci concernent notamment les images de vidéosurveillance et l'exploitation des téléphones de trois personnes mises en cause. Les rapports doivent compléter le dossier transmis au commissaire du gouvernement près le tribunal militaire.

Le 5 novembre, après avoir interrogé Haitham Amhaz et Ali el-Kourdi en présence de leur avocat, Maen el-Assaad, la juge Ghada Abou Alouane délivre à leur encontre deux mandats d'arrêt contradictoires. Il s’agit d’une décision judiciaire ordonnant le maintien en détention d'un suspect après que celui-ci a comparu devant le juge et a été entendu sur les faits qui lui sont reprochés.

Sur les treize personnes poursuivies, deux sont donc détenues. Les onze autres ne se sont pas encore présentées devant la justice. Sept ont été identifiées, tandis que quatre ne sont connues que par leurs noms de guerre.

Une nouvelle échéance est aujourd’hui fixée au 17 novembre. L'avocat Maen el-Assaad a soulevé des exceptions de procédure au nom de six des personnes poursuivies mais non détenues. La juge a reporté leur interrogatoire afin de permettre au parquet militaire d'examiner ces arguments et de présenter son avis. Elle devra ensuite se prononcer sur ces exceptions et poursuivre l'instruction. En cas de non-comparution des personnes convoquées, des mandats d'arrêt par défaut pourraient être envisagés, sans que leur délivrance soit à ce stade acquise.

Cinq ambassades réclament une enquête indépendante

Le développement judiciaire du 5 novembre a coïncidé avec une prise de position diplomatique commune des ambassades des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de l'Australie et du Japon.

Dans leur déclaration, les cinq pays, qui se présentent comme des «amis du Liban», ont réaffirmé leur soutien aux efforts des autorités du pays pour rétablir la souveraineté de l’État. Ils ont appelé les députés et les partis politiques à soutenir publiquement les positions du président, Joseph Aoun, et du Premier ministre, Nawaf Salam, sur l'exclusivité de la décision de guerre et de paix.

Concernant précisément l'affaire de Dahr el-Baydar, ils ont salué les démarches entreprises par les dirigeants libanais et appelé à une procédure judiciaire rapide et indépendante, à l'abri de toute ingérence politique, afin que les responsabilités soient pleinement établies.

Côté libanais, le chef du gouvernement a insisté sur la nécessité d'identifier l'ensemble des personnes impliquées, y compris celles qui auraient organisé et commandité l'opération. Le ministre de la Justice, Adel Nassar, a, pour sa part, demandé que le dossier soit renvoyé devant le Conseil de justice, une juridiction compétente pour les affaires touchant à la sûreté de l'État. Le Conseil des ministres a toutefois reporté sa décision sur cette demande le 22 octobre, dans l'attente de l'achèvement des investigations.

Le Hezbollah conteste la procédure

Le Hezbollah avait reconnu, le 15 octobre dernier, par la voix de son député Hassan Fadlallah depuis l’enceinte même du Parlement, que les explosifs lui appartenaient. Il avait alors affirmé que la cargaison était destinée à être utilisée contre les forces israéliennes dans le sud du Liban, réclamant sa restitution ainsi que la libération des deux personnes arrêtées. La formation pro-iranienne avait également rejeté les accusations selon lesquelles les explosifs auraient pu servir à des opérations contre des personnalités libanaises.

Le 5 novembre, le bloc parlementaire du Hezbollah, Fidélité à la résistance, est revenu à la charge pour dénoncer la conduite de l'enquête militaire, estimant que celle-ci avait «dépassé les principes constitutionnels et les normes juridiques nationales établies». Il a également appelé à privilégier des solutions nationales et dénoncé les positions politiques contestant, selon lui, le droit des Libanais à résister à Israël. Le député Ali Ammar, membre du bloc et de la commission des Affaires étrangères du Parlement, a lui aussi violemment attaqué, vendredi, le communiqué des cinq ambassades. Il leur a reproché de s'ingérer dans les affaires intérieures du Liban et a accusé les autorités libanaises de tolérer ces interventions. 

Le vice-président du Conseil supérieur islamique chiite, cheikh Ali el-Khatib, n'a pas tardé à lui emboîter le pas. Dans son prêche du vendredi, il a condamné le communiqué des cinq ambassades, qualifiant leur démarche d'«ingérence flagrante dans les affaires intérieures libanaises». Selon lui, leurs prises de position sur des sujets qui divisent les Libanais risquent d'attiser les tensions et de menacer la paix civile. Une préoccupation pour la paix civile qui intervient alors que la justice tente précisément de faire la lumière sur une cargaison de 780 kg d'explosifs dont la milice a revendiqué la propriété.

La souveraineté, semble-t-il, mérite d'être défendue avec vigueur, à condition que la justice ne s'approche pas de trop près des affaires du Hezbollah.