Au Liban, les traditions ne se limitaient pas aux grandes fêtes ou aux cérémonies religieuses. Elles réglaient aussi les gestes ordinaires, les visites, les repas, les mariages, les deuils, les saisons et les relations de voisinage. Certaines perdurent, d’autres se sont transformées ou effacées. Cette série revient sur ces usages qui racontent moins un folklore figé qu’une manière de vivre ensemble.
Une visiteuse se penche sur un berceau, admire les yeux du nouveau-né, s’extasie sur sa beauté. « Smallah ! », intervient aussitôt la grand-mère, soucieuse de protéger l’enfant d’un compliment trop enthousiaste. Dans certaines maisons libanaises, cette précaution accompagne encore les marques d’admiration. On félicite une mère, on s’émerveille devant un enfant, on complimente une maison, mais on prend soin d’ajouter quelques mots pour ne pas attirer le mauvais œil.
Cette croyance, répandue dans de nombreuses sociétés méditerranéennes et moyen-orientales, traverse depuis longtemps les milieux sociaux et les communautés du Liban. Elle a donné naissance à tout un répertoire de gestes, de formules et d’objets protecteurs. Certains relèvent des traditions populaires, d’autres s’inscrivent dans des pratiques religieuses. Tous témoignent d’une même préoccupation: préserver ce que l’on possède de précieux contre une menace que l’on ne peut ni voir ni mesurer.
Le regard qui inquiétait
Dans le langage populaire, le mauvais œil est souvent désigné par le mot arabe aïn, l’œil, tandis que hasad renvoie davantage à l’envie ou à la jalousie. Les deux notions se rejoignent dans l’idée qu’un regard peut porter atteinte à une personne, à sa santé, à sa réussite ou à ses biens. Dans certaines représentations, il n’est même pas nécessaire que celui qui regarde nourrisse de mauvaises intentions. Une admiration trop insistante pourrait suffire.
Les nouveau-nés et les jeunes enfants occupaient une place particulière dans ces préoccupations. Leur beauté, leur bonne santé ou leurs progrès suscitaient des compliments que les aînés accompagnaient volontiers d’une formule protectrice. Mais les enfants n’étaient pas les seuls concernés. Une grossesse, un mariage, une maison neuve, une voiture récemment achetée ou un commerce prospère pouvaient également éveiller la crainte du regard envieux.
Lorsqu’un malheur survenait sans explication évidente, certains y reconnaissaient l’effet du mauvais œil. Une maladie soudaine, un accident ou une succession de contrariétés pouvaient ainsi être interprétés à travers cette croyance, sans qu’il s’agisse pour autant d’une cause médicalement ou scientifiquement établie. Le mauvais œil offrait une explication à ce qui semblait échapper au contrôle des individus.
Cette inquiétude influençait jusqu’aux conversations. «Smallah», «Allah yehmi» ou d’autres expressions de bénédiction accompagnaient les compliments. Dans certaines familles, on évitait de trop parler de ses projets ou de ses réussites, de peur d’éveiller la jalousie. La discrétion devenait une précaution, parfois enseignée dès l’enfance. Il ne s’agissait pas seulement de craindre le regard des autres, mais aussi d’apprendre à ne pas trop exposer son bonheur.
Les gestes pour tenir le mal à distance
Dans les maisons, les protections prenaient des formes diverses. L’œil bleu, connu dans plusieurs pays de la Méditerranée orientale sous le nom de nazar, pouvait être suspendu à une porte, accroché dans une voiture ou porté en bracelet. D’autres familles conservaient une petite amulette ou un objet auquel elles attribuaient une valeur protectrice. Ces usages n’étaient ni universels ni identiques d’une communauté à l’autre.
Les fumigations occupaient également une place dans certaines traditions domestiques. On faisait brûler de l’encens, parfois associé à une intention de purification ou de protection. La fumée parcourait les pièces, tandis que des paroles ou des prières pouvaient accompagner le geste. Mais l’encens n’avait pas partout la même signification : il pouvait relever de la liturgie, d’une coutume familiale ou simplement du plaisir de parfumer la maison.
On peut imaginer une grand-mère avançant lentement dans le couloir, un encensoir à la main. Les enfants la suivent, intrigués par la fumée qui s’élève. Elle entre dans les chambres, s’attarde près du berceau, murmure quelques mots, puis retourne à ses occupations. Pour elle, le geste est familier. Pour les plus jeunes, il devient un souvenir associé à la maison, à son odeur et à la présence rassurante des anciens.
Dans certaines familles chrétiennes, l’eau bénite, le signe de croix, les icônes ou les prières accompagnaient les demandes de protection divine. Dans des familles musulmanes, des invocations et la récitation de versets coraniques pouvaient remplir une fonction comparable. Il importe cependant de distinguer les pratiques religieuses des usages populaires qui leur sont parfois associés. Une prière ou une bénédiction ne constitue pas nécessairement un rituel destiné à combattre le mauvais œil. De même, les traditions religieuses n’entretiennent pas toutes le même rapport avec les amulettes et les croyances protectrices.
Ces gestes étaient souvent transmis sans véritable explication. Une mère recommandait une formule à sa fille, une grand-mère insistait pour qu’un objet reste près du berceau, un parent rappelait de ne pas complimenter un enfant sans ajouter une bénédiction. Les enfants apprenaient à répéter les mots avant même d’en comprendre le sens. La protection faisait partie des habitudes familiales, au même titre que certaines recommandations concernant la santé ou la maison.
Une superstition qui traverse les générations
L’attachement à ces pratiques n’a jamais été uniforme. Certaines personnes croient profondément au mauvais œil, d’autres le considèrent comme une superstition, tandis que beaucoup conservent quelques gestes par habitude ou par respect pour leurs aînés. Dans une même famille, une grand-mère peut tenir à son amulette, des parents en sourire et des enfants continuer à dire « Smallah » sans y réfléchir.
La modernité n’a d’ailleurs pas entièrement fait disparaître ces précautions. L’œil bleu se retrouve aujourd’hui sur des bijoux, des porte-clés et des objets décoratifs, parfois sans aucune intention protectrice. Les formules traditionnelles circulent dans les messages et les commentaires sur les réseaux sociaux. Leur usage peut relever de la croyance, mais aussi de la politesse, de l’affection ou d’une manière familière d’exprimer son admiration.
Les réseaux sociaux ont même offert un nouveau terrain à certaines inquiétudes anciennes. Montrer les photographies de ses enfants, annoncer une réussite professionnelle ou publier les images d’une nouvelle maison expose désormais ces moments à un public bien plus large que le cercle familial. Certaines personnes redoutent d’attirer l’envie et préfèrent rester discrètes. Cette réserve peut également répondre à des préoccupations concrètes de vie privée, indépendantes de toute croyance au mauvais œil.
Derrière ces usages se dessine une relation particulière à la fragilité du bonheur. L’enfant que l’on admire, la maison que l’on vient d’acheter, le succès que l’on célèbre représentent autant de choses auxquelles on tient et que l’on redoute de perdre. Les protections symboliques offrent alors une manière de répondre à l’incertitude, même lorsque leur efficacité n’est pas démontrée.
Dans bien des familles libanaises, il arrive encore qu’un compliment appelle spontanément une bénédiction. La personne qui la prononce n’adhère pas nécessairement à toutes les croyances de ses grands-parents. Elle répète simplement des mots entendus depuis l’enfance, souvent chargés d’affection autant que de prudence.
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L’œil bleu, une protection venue de loin
L’œil bleu, ou nazar, est l’un des symboles de protection contre le mauvais œil les plus reconnaissables dans plusieurs régions de la Méditerranée et du Moyen-Orient. Souvent fabriqué en verre, il représente un œil stylisé composé de cercles bleus, blancs et noirs. Selon la croyance populaire, il serait capable de détourner les influences néfastes attribuées aux regards envieux.
Particulièrement répandu en Turquie et en Grèce, il est également présent au Liban sous forme de bijoux, de pendentifs ou d’objets suspendus dans les maisons et les voitures. Son utilisation n’est toutefois pas commune à toutes les familles et ne constitue pas une prescription religieuse partagée par les différentes confessions.
Aujourd’hui, l’œil bleu est aussi devenu un motif décoratif largement diffusé, parfois porté sans référence à sa signification protectrice d’origine.
