Le Hezbollah aurait bâti en Amérique latine un dispositif financier qui dépasse largement le Venezuela. La chute de Nicolás Maduro fragilise certains de ses relais politiques, mais elle ne signifie pas la fin de ses circuits de blanchiment et de contrebande qui s’étendent à plusieurs pays de la région.
La capture de Nicolás Maduro, le 3 janvier 2026, et le changement de pouvoir à Caracas ont relancé les interrogations sur l’avenir des réseaux attribués au Hezbollah au Venezuela. Sous son mandat et celui de son prédécesseur, Hugo Chávez, plusieurs enquêtes et rapports américains ont mis en cause des responsables vénézuéliens dans des mécanismes présumés de financement illicite et de soutien logistique à des individus liés à l’organisation pro-iranienne.
Mais le changement politique peut-il réellement démanteler ces réseaux, ou risque-t-il surtout de fragiliser leurs relais institutionnels sans interrompre leurs circuits financiers transnationaux?
Un réseau financier qui survit au départ de Maduro
Fragilisée par la guerre de 2024 contre Israël, la milice pro-iranienne a pu compter sur le trafic de drogue et sur les opérations d’une flotte clandestine, dont certains navires seraient basés au Venezuela, selon l'Atlantic Council.
Jusqu’à présent, elle aurait été protégée par le Service national bolivarien de renseignement (Sebin) [Principale agence de renseignement civil du Venezuela, ndlr], avec lequel elle opérait «main dans la main», selon Gregg Roman, directeur du groupe de réflexion américain Middle East Forum.
Or, selon les analystes, ces trafics, qui remontent à plusieurs décennies, n’ont jamais cessé, même après la prise de pouvoir de la présidente par intérim, Delcy Rodríguez en janvier 2026. «Ce n’est pas parce que Maduro a été éliminé que l’infrastructure iranienne va soudainement disparaître», a déclaré Gregg Roman au journal The National.
Selon les autorités américaines, les activités criminelles du Hezbollah généreraient environ 300 millions de dollars par an d’après des rapports d'Emanuele Ottolenghi, chercheur et expert du réseau financier du Hezbollah au sein de la Foundation for Defense of Democracies, soit un tiers ou plus de son budget total, estimé entre 700 millions et 1 milliard de dollars. Le reste du financement provient principalement de l’Iran.
Désormais, la présence du Hezbollah au Venezuela apparaît comme un test de la détermination de Washington à éradiquer le trafic de drogue et le terrorisme dans le pays.
Des familles au cœur du dispositif
L’implantation du Hezbollah en Amérique latine n’est pas nouvelle: elle s’appuie depuis des décennies sur des familles issues de la diaspora libanaise, dont certaines figurent aujourd’hui parmi les cibles des autorités américaines. Elle ne se limite pas au Venezuela: selon les autorités américaines, elle s’est étendue à l’ensemble de l’Amérique latine, de la Colombie au Brésil, de l’Argentine au Paraguay et même au Mexique. La grande majorité de la diaspora libanaise n’a, bien entendu, aucun lien avec l’organisation.
La famille Akil Reda: Amer, Samer et Mehdi
Selon un communiqué de l’OFAC (le Bureau du contrôle des avoirs étrangers) rattaché au département du Trésor américain, et publié en décembre 2023, Amer Mohamed Akil Reda était un cadre de l’appareil de sécurité extérieure du Hezbollah en Amérique du Sud. Il dirigeait un commerce de charbon et aurait reversé jusqu’à 80% de ses revenus au Hezbollah. Il aurait aussi été l’un des opérationnels impliqués dans l’attentat de Buenos Aires de 1994 contre un centre communautaire juif, qui a fait 85 morts et des centaines de blessés.
Son frère, Samer Akil Reda, a été lié par le Trésor américain au trafic de drogue et au blanchiment d’argent, notamment à une saisie au Salvador de 500 kg de cocaïne, d’une valeur d’environ 15 millions de dollars, dissimulée dans des cargaisons de fruits.
Quant au fils d’Amer, Mehdi Akil Reda al-Halbawi, de nationalité libano-colombienne et surnommé «Jonathan», il a été arrêté à son domicile de Cúcuta, à la frontière avec le Venezuela. Il est notamment poursuivi pour usage de faux documents. Il aurait créé la société colombienne Zanga pour le charbon comme façade de blanchiment pour le Hezbollah, et blanchi environ 1,33 million de dollars à travers des opérations de commerce extérieur, avec des exportations de charbon vers le Liban, le Koweït, Oman et même Israël.
Assad Ahmad Barakat, «roi» de la collecte dans la Triple Frontière
Assad Ahmad Barakat est présenté comme le chef du réseau de collecte de fonds du Hezbollah dans la zone de la Triple Frontière, entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay. Il aurait réuni de l’argent pour le parti par la contrainte et le chantage: des commerçants libanais expatriés auraient vu leurs proches inscrits sur une liste noire s’ils ne versaient pas leur part.
Le Trésor américain l’a également associé à un réseau de falsification de dollars américains, alors qu’il était vice-directeur financier de la Husseiniya Imam Khomeini au Brésil. Selon les mêmes sources, Hamzeh Ahmad Barakat, serait visé par des accusations de trafic de drogue, de faux dollars, de commerce d’armes et d’explosifs. Farouk Omairi serait, lui, une figure centrale de la fourniture de faux passeports brésiliens et paraguayens, et serait également impliqué dans un vaste trafic de drogue pour le compte du Hezbollah.
Hezbollah et cartels: l’impunité au Liban
Alors que les autorités judiciaires et financières libanaises semblent peu disposées à poursuivre des individus sanctionnés à l’international pour leur rôle présumé dans le financement du Hezbollah par des fonds illicites, Donald Trump a réuni, le 22 septembre 2026 à New York, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, quinze gouvernements d’Amérique latine autour d’un engagement visant 24 cartels, avec des mesures pouvant inclure le gel des avoirs, des restrictions de visas et des poursuites pénales,
Parmi les organisations ciblées, cinq sont citées pour leurs liens présumés avec des réseaux associés au Hezbollah: le cartel de Sinaloa, le Cartel de los Soles au Venezuela, le Cartel du Nord-Est au Mexique, le PCC au Brésil et le Comando Vermelho.
Selon des documents du Trésor américain datant de 2019, le cartel de Sinaloa serait lié au gang colombien La Oficina de Envigado. Celui-ci s’appuierait sur le réseau de Kassem Chams pour blanchir de l’argent. Ce réseau transférerait des dizaines de millions de dollars par mois à des trafiquants de drogue, dont Ayman Joumaa, et faciliterait la circulation de fonds au profit du Hezbollah.
Le Cartel de los Soles, le plus directement lié au Venezuela, entretiendrait des liens avec le Hezbollah à travers l’ancien député vénézuélien Adel El Zabayar. Une plainte pénale américaine évoque le recrutement d’éléments du Hezbollah et du Hamas, ainsi que la réception d’un avion cargo libanais chargé d’armes.
D’autres documents et informations policières évoquent des mécanismes présumés de blanchiment, des trafics d’armes et des collaborations criminelles. En Argentine, des accusations formulées en 2024 ont mis en cause Hussein Ahmad Karak, présenté comme responsable des opérations du Hezbollah en Amérique latine, dans le recrutement de combattants, comme le rapporte le quotidien argentin, El Pais en octobre 2024. Des ressortissants libanais impliqués dans ces réseaux bénéficieraient de protections politiques et circuleraient librement au Liban, où l’absence de poursuites effectives soulève des questions sur la volonté des institutions d’agir.
L’argent, vrai champ de bataille
La bataille que mène le Hezbollah ne se joue pas seulement sur le terrain des armes, mais sur celui de l’argent. Une arme détruite peut être rachetée tant que les circuits qui la financent restent intacts. Il revient donc à la justice libanaise de remonter ces flux et de poursuivre, sans protection politique, les hommes d’affaires soupçonnés de financer le terrorisme.
Les enquêtes américaines décrivent d’ailleurs des filières qui reposent moins sur des armes que sur des flux: sociétés écrans, commerce de charbon ou d’or, faux documents, comptes bancaires à l’étranger. Selon les autorités américaines, ces mécanismes permettraient à l’organisation de se procurer des ressources indépendamment de l’aide iranienne.
Les sanctions visent des individus et des sociétés, mais elles ne produisent d’effet durable que si elles sont relayées sur place par des enquêtes, des gels d’avoirs et des poursuites.
Le départ de Nicolás Maduro, aussi symbolique soit-il, ne suffit pas. Il peut priver le Hezbollah de certains relais politiques au Venezuela, mais il ne tarit ni les circuits de blanchiment, ni la contrebande, ni les réseaux de la diaspora qui les entretiennent. Tant que ces filières resteront actives, du Venezuela à la Triple Frontière et jusqu’à Beyrouth, la capacité de reconstitution de l’organisation demeurera intacte. La véritable épreuve ne se jouera donc pas seulement à Caracas ou à Washington, mais aussi dans les tribunaux et les registres de commerce.