Une puce de deux millimètres implantée sous la rétine permet à des patients ayant perdu leur vision centrale à cause d’une DMLA sèche avancée de lire à nouveau lettres, chiffres et mots. Désormais autorisé en Europe, le système PRIMA ouvre une voie spectaculaire vers la vision artificielle, mais encore loin de restituer une vue normale.

Lire quelques lettres sur un écran peut sembler dérisoire. Pour des personnes qui ne distinguaient plus rien au centre de leur champ visuel, c’est pourtant une rupture. Une équipe internationale de chercheurs est parvenue à restituer une forme de vision centrale à des patients atteints d’atrophie géographique, le stade avancé de la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) sèche. Leur outil tient dans un carré de deux millimètres: une minuscule puce photovoltaïque implantée sous la rétine et reliée, sans fil, à des lunettes équipées d’une caméra.

Les résultats de l’étude PRIMAvera, publiés dans le New England Journal of Medicine, sont suffisamment importants pour avoir fait franchir à cette technologie une nouvelle étape. En juillet 2026, le système PRIMA a obtenu le marquage CE, ouvrant la voie à sa commercialisation dans trente pays européens. 

Il ne s’agit pourtant pas de «rendre la vue» au sens habituel du terme. La vision obtenue reste artificielle, limitée à une petite zone centrale et essentiellement adaptée, pour l’instant, aux formes simples et très contrastées. Mais pour la première fois, une région de la rétine devenue incapable de capter la lumière peut être en partie suppléée par l’électronique.

Des patients qui recommencent à lire

La DMLA détruit progressivement la macula, petite région située au centre de la rétine et indispensable à la vision fine. Dans sa forme atrophique avancée, appelée atrophie géographique, les cellules photoréceptrices disparaissent progressivement. Lorsque la fovéa, au centre de la macula, est atteinte, une zone aveugle apparaît au milieu du champ visuel. Le patient peut encore percevoir ce qui l’entoure grâce à sa vision périphérique, mais lire, distinguer les détails ou reconnaître un visage devient extrêmement difficile.

L’étude PRIMAvera a inclus 38 patients âgés d’au moins 60 ans, atteints d’atrophie géographique avec atteinte fovéale et présentant une très forte baisse de l’acuité visuelle. L’essai, prospectif et multicentrique, a été conduit dans 17 centres européens. Il était ouvert et non randomisé: tous les participants ont reçu l’implant, leurs performances après l’intervention étant comparées à leur propre niveau initial. 

Trente-deux patients ont pu être évalués au terme des douze mois. Chez 26 d’entre eux, soit 81 %, l’acuité visuelle obtenue avec PRIMA s’était améliorée d’au moins 0,2 logMAR, ce qui correspond approximativement à deux lignes supplémentaires sur une échelle d’acuité. Selon les données complémentaires de l’étude, 27 patients sur 32, soit 84 %, étaient capables d’identifier des lettres, des chiffres ou des mots grâce au système.

Le résultat est d’autant plus remarquable que PRIMA ne répare pas les cellules détruites. Il ne régénère pas la rétine et ne traite pas la cause biologique de la DMLA. Il construit une voie de substitution.

C’est ce qui distingue cette approche des traitements pharmacologiques actuellement développés ou disponibles contre l’atrophie géographique. Ceux-ci cherchent principalement à ralentir l’extension des lésions. Une cellule photoréceptrice déjà détruite n’est pas recréée. PRIMA part du problème inverse: puisque certains photorécepteurs ont disparu, peut-on transmettre autrement l’information visuelle aux circuits nerveux qui, eux, subsistent?

Une caméra, de l’infrarouge et 378 pixels sous la rétine

Le principe repose sur une particularité essentielle de la DMLA. La maladie détruit principalement les photorécepteurs chargés de transformer la lumière en signal électrique, mais une partie des neurones rétiniens situés en aval peut demeurer fonctionnelle. C’est à eux que PRIMA tente de transmettre directement l’information.

L’implant mesure environ 2 × 2 millimètres et comporte 378 pixels photovoltaïques. Il est placé chirurgicalement sous la rétine, dans la région correspondant à la perte de vision centrale. Contrairement à certaines anciennes prothèses rétiniennes, aucune alimentation électrique implantée ni aucun câble traversant l’œil n’est nécessaire: la puce tire son énergie de la lumière qui lui est projetée. 

Le patient porte pour cela des lunettes munies d’une caméra. Celle-ci filme la scène située devant lui. L’image est traitée par un processeur, qui peut notamment en renforcer le contraste ou l’agrandir, puis elle est projetée vers la rétine sous forme de lumière proche infrarouge, invisible pour l’œil humain.

Les pixels photovoltaïques de la puce convertissent alors cette lumière en impulsions électriques. Celles-ci stimulent les neurones rétiniens encore fonctionnels, qui transmettent à leur tour l’information par les voies visuelles naturelles jusqu’au cerveau. Autrement dit, PRIMA remplace une étape défaillante de la chaîne visuelle plutôt que l’ensemble de l’œil.

Une autre particularité est essentielle: cette vision artificielle centrale peut coexister avec la vision périphérique naturelle du patient. L’étude n’a pas mis en évidence de détérioration moyenne de l’acuité périphérique naturelle après l’implantation.

Mais le cerveau ne sait pas immédiatement quoi faire de ces nouveaux signaux. L’intervention chirurgicale n’est donc que la première étape. Les patients doivent suivre une rééducation pour apprendre à utiliser les lunettes, orienter leur regard, ajuster le grossissement et surtout interpréter les formes produites par la prothèse. Le fabricant précise d’ailleurs que PRIMA doit être considéré comme une aide complémentaire et non comme un substitut à tous les moyens utilisés par une personne malvoyante. 

Cette nécessité d’apprentissage rappelle une réalité souvent oubliée: voir ne consiste pas simplement à recevoir une image. Le cerveau doit apprendre à décoder l’information que l’œil lui transmet. Avec une prothèse rétinienne, ce dialogue entre électronique et système nerveux doit en partie être construit.

Une prouesse qui ne restitue pas encore la vue

Les résultats imposent néanmoins de garder une distinction nette entre vision fonctionnelle retrouvée et vision normale restaurée.

La génération actuelle de PRIMA produit une information visuelle essentiellement en noir et blanc, dans un champ central étroit. Max Hodak, directeur général de Science Corporation, compare cette perception à celle que l’on aurait en regardant «à travers une paille». Les 378 pixels de l’implant sont sans commune mesure avec la résolution extrêmement élevée d’une rétine biologique. 

C’est pourquoi reconnaître une grande lettre contrastée et reconnaître spontanément un visage sont deux problèmes très différents. Un visage exige de percevoir simultanément des contours, des volumes, des nuances et des textures. La puce actuelle est beaucoup plus à l’aise avec des informations simplifiées et fortement contrastées.

La chirurgie elle-même n’est pas anodine. Dans l’essai, 26 événements indésirables graves liés à l’intervention ou au dispositif ont été rapportés chez 19 patients. Vingt et un sont apparus durant les deux premiers mois suivant l’opération et 20 d’entre eux s’étaient résolus dans les deux mois suivant leur apparition. Les auteurs ont notamment surveillé les complications rétiniennes et oculaires liées à l’implantation. 

L’étude reste par ailleurs de petite taille : 38 patients implantés et 32 évalués à douze mois. Elle ne comportait pas de groupe témoin randomisé. Un suivi prolongé demeure donc indispensable pour connaître la stabilité de la vision obtenue et la tolérance de l’implant sur plusieurs années. Le protocole PRIMAvera est toujours répertorié comme actif, sans recrutement de nouveaux participants. 

Ces réserves n’effacent cependant pas le changement de paradigme. Jusqu’à présent, lorsqu’une zone de photorécepteurs était détruite par l’atrophie géographique, la perte visuelle correspondante était considérée comme irréversible. PRIMA démontre qu’une partie de cette fonction peut être recréée sans faire repousser les cellules disparues, en utilisant les neurones encore présents comme porte d’entrée vers le cerveau.

Le passage de l’expérimentation à la médecine clinique commence désormais. En juillet 2026, PRIMA a reçu le marquage CE sous le règlement européen sur les dispositifs médicaux. Les démarches de remboursement et d’ouverture de centres sont engagées dans plusieurs pays, l’Allemagne devant faire partie des premiers marchés. Aux États-Unis, le processus réglementaire se poursuit. 

La prochaine bataille sera celle de la résolution: multiplier les pixels, restituer davantage de nuances, élargir la portion utile du champ visuel et rendre les lunettes moins encombrantes. Il faudra aussi déterminer, sur un nombre beaucoup plus important de patients, jusqu’où le cerveau humain peut apprendre à exploiter cette nouvelle information.

PRIMA ne recrée donc pas encore l’œil humain. Mais la frontière qu’il vient de franchir est peut-être plus fondamentale: une rétine qui ne peut plus transformer la lumière en vision peut désormais, dans certaines conditions, recevoir une image fabriquée par une machine et la transmettre au cerveau sous une forme à nouveau utilisable.