Aller chez le médecin, suivre les informations, étudier ou effectuer une démarche administrative: pour une personne sourde, ces gestes ordinaires peuvent devenir beaucoup plus compliqués lorsque personne ne parle sa langue. À l’occasion de la Journée internationale des langues des signes, le 23 septembre, le Liban peut pourtant s’appuyer sur une langue des signes documentée depuis vingt ans, des initiatives universitaires et une législation qui progresse. Mais entre reconnaissance des droits et accès réel à la communication, le chemin reste inachevé.

Dans le monde, plus de 70 millions de personnes sourdes utilisent collectivement plus de 300 langues des signes. Contrairement à une idée répandue, il n’existe donc pas une langue des signes universelle. Ces langues possèdent leur propre vocabulaire, leur grammaire et leur syntaxe, indépendamment des langues parlées.

Le thème choisi cette année pour la Journée internationale des langues des signes, «Affirmer les droits fondamentaux des personnes sourdes», insiste sur cette dimension: pouvoir communiquer dans une langue des signes n’est pas seulement une question de confort, mais d’accès aux soins, à l’éducation, à l’information et aux services publics.

Une langue des signes bien libanaise

Le Liban possède sa propre langue des signes.

Son travail de documentation a notamment été mené avec la participation d’Antoine Roumanos, de l’Université Saint-Joseph, à l’issue de plusieurs années de recherche. Une première publication a vu le jour en 2006, avec le soutien de l’Unesco, avant la création de manuels, d’un glossaire et de supports pédagogiques destinés à faciliter son apprentissage.

Cet enseignement s’adresse notamment aux familles, aux enseignants, aux étudiants et aux professionnels de santé. Les parents d’enfants sourds sont particulièrement encouragés à apprendre la langue des signes afin de pouvoir communiquer directement avec leur enfant.

La langue existe donc, elle est utilisée et enseignée. Son intégration systématique dans les institutions, les services publics ou encore la formation des professionnels reste cependant inégale.

Des chiffres encore fragmentaires

En 2024, lors du lancement d’un journal télévisé en langue des signes sur Télé Liban, le ministère de l’Information évoquait environ 12.000 à 13.000 personnes susceptibles de bénéficier directement de cette accessibilité.

Le Liban ne dispose toutefois pas d’un recensement récent et exhaustif permettant de connaître précisément le nombre de personnes sourdes, malentendantes ou utilisant quotidiennement la langue des signes.

À une échelle plus large, les personnes vivant avec un handicap représenteraient environ 10% de la population libanaise. Quelque 120.000 personnes détenaient une carte personnelle de handicap au début de 2023, toutes formes de handicap confondues.

L’absence de données plus précises complique la planification des services: combien d’interprètes faut-il former? Dans quels hôpitaux, quelles écoles et quelles administrations leur présence devrait-elle être assurée?

À l’hôpital, communiquer devient un enjeu de soins

Une étude publiée en 2025 par la faculté de médecine Gilbert et Rose-Marie Chagoury de la Lebanese American University (LAU) s’est intéressée à l’accès aux soins des personnes sourdes au Liban.

Menée auprès de dix personnes sourdes utilisant la langue des signes libanaise, cette étude qualitative reste de petite taille et ne permet pas d’extrapoler ses résultats à l’ensemble de la population. Elle met néanmoins en évidence plusieurs difficultés: accès limité aux interprètes en milieu médical, informations de santé peu disponibles dans des formats adaptés, difficultés à communiquer directement avec le médecin et à s’orienter dans le système de soins.

Parmi les pistes proposées figurent un meilleur accès aux interprètes, la possibilité de prendre rendez-vous par écrit, davantage de temps lors des consultations et une meilleure formation des professionnels de santé.

Pour une personne sourde, l’obstacle n’est pas toujours de ne pas entendre, mais de ne pas pouvoir se faire comprendre.

Dans un cabinet médical ou aux urgences, cette différence peut être essentielle. Décrire précisément une douleur, comprendre un diagnostic, connaître la posologie d’un médicament ou donner un consentement éclairé suppose que médecin et patient puissent réellement communiquer.

L’école, autre terrain de l’inclusion

La loi libanaise 220/2000 garantit en principe l’égalité d’accès à l’éducation des personnes handicapées.

Le ministère de l’Éducation a depuis développé son programme d’éducation inclusive. Le nombre d’écoles publiques concernées a atteint 180 en 2025, contre quelques établissements seulement lors du lancement pilote en 2018-2019. L’objectif annoncé est de généraliser progressivement l’inclusion dans les établissements publics et privés à l’horizon 2030.

Pour un enfant sourd, intégrer une classe ne suffit toutefois pas à garantir l’accès à l’enseignement. Selon son mode de communication et ses besoins, cela peut nécessiter la langue des signes, le sous-titrage, des aides auditives, des technologies adaptées ou un accompagnement spécialisé.

À l’université aussi, plusieurs initiatives existent. L’Université américaine de Beyrouth (AUB) a notamment intégré l’interprétation en langue des signes libanaise, la langue des signes internationale et la transcription en direct dans certains événements consacrés à l’accessibilité numérique.

De la loi à la vie quotidienne

Le cadre juridique libanais a également évolué. En juin 2025, le Liban a ratifié la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées. Celle-ci reconnaît les langues des signes comme de véritables langues et demande aux États de favoriser leur apprentissage et leur utilisation.

Dans l’information, un pas symbolique avait déjà été franchi en mai 2024 avec l’intégration d’une interprétation en langue des signes au journal de 19h30 de Télé Liban. Le Parlement avait également préconisé que la télévision publique utilise la langue des signes dans ses bulletins et que les chaînes privées soient encouragées à faire de même.

L’enjeu dépasse pourtant largement la télévision. Pouvoir suivre une conférence de presse en période de crise, parler à un médecin sans dépendre d’un proche, suivre un cours, effectuer une démarche administrative ou comprendre une alerte de sécurité relève de la même exigence: accéder directement à l’information.

La Journée internationale des langues des signes rappelle ainsi une évidence: l’inclusion ne consiste pas seulement à permettre à une personne sourde d’entrer dans un hôpital, une école ou une administration. Encore faut-il qu’une fois entrée, elle puisse comprendre – et être comprise.