Le secteur hospitalier libanais traverse une période difficile. Il ne s’agit pas pour autant d’un secteur en faillite, ni d’un secteur dont tous les établissements seraient affectés de la même manière. Le problème tient surtout à une forte pression financière et opérationnelle qui étrangle progressivement leur trésorerie, sans pour autant avoir fait disparaître leurs capacités.
Hôpitaux : 50 % de capacité inutilisée, jusqu’à 95 % d’occupation en crise
Le paradoxe du secteur hospitalier libanais tient en deux chiffres : la plupart des établissements affichent un taux d’occupation d’environ 50 % en temps normal, mais certains atteignent jusqu’à 95 % en période de crise.
Le problème n’est donc pas l’absence de capacités, mais le manque de moyens financiers pour les exploiter pleinement. Contraction du pouvoir d’achat, difficultés de financement des soins et retards de remboursement limitent l’activité, tandis que les crises sécuritaires peuvent rapidement saturer les établissements.
Depuis l’escalade militaire en mars 2026, certains hôpitaux publics ont vu leur taux d’occupation grimper jusqu’à 95 %. Dans le même temps, quatre hôpitaux avaient complètement cessé leur activité et dix autres avaient subi des dommages partiels, selon un bilan de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).
C’est dans ce contexte que les hôpitaux privés alertent sur une crise de trésorerie qui menace leur capacité à assurer leurs dépenses courantes.
Hôpitaux privés : une trésorerie qui se dégrade
Après avoir traversé la crise financière de 2019, la pandémie de Covid-19, l’explosion du port de Beyrouth et deux épisodes de conflit, les hôpitaux privés alertent désormais sur la fragilité de leur modèle économique.
Déjà, en juillet 2025, lors d’une visite au Liban, la directrice régionale de l’OMS, Hanan Balkhy, avait qualifié le système de santé d’« overstretched ». Aujourd’hui, le président du syndicat des hôpitaux privés, le Dr Pierre Yared, interpelle à son tour les tiers payeurs, réclamant le règlement de créances accumulées depuis plus de huit mois ainsi qu’une revalorisation de la couverture des actes médicaux.
Le problème dépasse désormais le seul financement des soins : les retards de paiement se répercutent sur l’ensemble de la chaîne financière des établissements.
Assureurs : pas de nouvelle hausse de couverture
Face aux demandes des hôpitaux, les assureurs privés campent sur leur position : pas question d’augmenter davantage leurs tarifs de couverture des soins hospitaliers et ambulatoires, alors qu’ils se disent eux-mêmes à bout de capacités.
Des milieux proches de l’Association des compagnies d’assurance au Liban (ACAL) rappellent à Ici Beyrouth que le nombre d’assurés santé est passé d’environ 900 000 avant la crise de 2019 à quelque 700 000 aujourd’hui, malgré les facilités de paiement accordées à certains assurés à revenus limités.
La même source appelle par ailleurs l’État à renforcer son contrôle sur la fixation des tarifs des prothèses et le choix de leurs fournisseurs, notamment à travers la création d’une plateforme électronique officielle recensant les offres. À ce niveau, elle dénonce des zones d’ombre qui méritent d’être éclaircies.
Aux hôpitaux confrontés à des retards de paiement de six à douze mois de la part de certaines compagnies privées, elle recommande de rompre leurs relations avec les assureurs concernés. Les relations entre les deux parties sont régies par des contrats de droit privé.
L’État peine à suivre
Du côté des financeurs publics, les hôpitaux dénoncent également des retards qui pèsent sur leur trésorerie. La Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), l’un des principaux tiers payeurs publics, affirme « faire de son mieux » pour régler sa part des factures de soins médicaux à intervalles réguliers, chaque semaine.
Le 31 août, son directeur général, Mohamad Karaki, précisait dans un communiqué que les avances hospitalières versées par la Caisse depuis le début de l’année atteignaient environ 4 238 milliards de livres libanaises, soit 47 millions de dollars.
Mais ces versements suffisent-ils à couvrir les besoins ? Une source hospitalière, sous couvert d’anonymat, évoque « des délais interminables » pour le remboursement des arriérés, notamment publics. Or, les établissements doivent disposer de liquidités immédiates pour régler leurs dépenses incompressibles : salaires, médicaments, consommables, équipements, énergie et maintenance.
À cette contrainte s’ajoute l’absence de crédit bancaire. Les fournisseurs, qui travaillent eux-mêmes à la commande et ne peuvent plus constituer de stocks importants, exigent désormais le paiement comptant des achats.
Autre difficulté, souligne la source : les prises en charge des tiers payeurs publics ne couvrent qu’environ 50 % du coût réel des actes médicaux, contraignant les établissements à facturer la différence aux patients.
Ministère de la Santé : aucun paiement depuis janvier
Le ministère de la Santé constitue un autre point de tension. Selon le Dr Pierre Yared, il n’a effectué aucun paiement au titre de ses créances envers les hôpitaux depuis le début de 2026.
« Sans les patients couverts par une assurance privée, les hôpitaux ne pourraient pas continuer à fonctionner », souligne-t-il.
Cette situation crée une vulnérabilité particulière pour les établissements régionaux. Alors que les hôpitaux de la capitale peuvent davantage compter sur les patients bénéficiant d’une assurance privée, ceux des régions dépendent surtout du ministère de la Santé, de l’armée et des forces de sécurité. Les retards de paiement peuvent dès lors compromettre leur continuité d’activité.
Au-delà de leur mission sanitaire, les hôpitaux privés mettent en avant leur poids économique : le secteur emploie près de 40 000 personnes, entre médecins, infirmiers, aides-soignants, auxiliaires de vie et autres personnels. Ils réclament donc que leur rôle de première ligne du système de santé soit davantage pris en compte dans les décisions publiques.
Un système de santé structurellement déséquilibré
Au-delà des difficultés immédiates de trésorerie, la crise des hôpitaux révèle un problème plus profond : les coûts du système de santé augmentent plus vite que ses capacités de financement.
Ce déséquilibre n’est pas nouveau. Selon la Banque mondiale, 55 % des dépenses de santé étaient supportées directement ou indirectement par les ménages en 2019, dont 33 % directement de leur poche et 22 % via l’assurance privée. L’État n’en assumait que 29 %.
Le modèle libanais reste par ailleurs fortement centré sur l’hôpital : le ministère de la Santé consacrait 73,3 % de son budget aux soins hospitaliers, selon les données citées par la Banque mondiale.
La crise actuelle met ainsi en évidence un paradoxe : le Liban dispose encore d’une capacité hospitalière importante, mais celle-ci est de plus en plus difficile à financer et à maintenir. Et lorsque la chaîne des paiements se grippe, une partie croissante de la facture finit par être reportée sur le patient.




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