Il peut être politiquement facile d’affirmer que les banques doivent payer le prix de la crise. Mais l’économie ne se gère pas à coups de slogans, et récupérer les dépôts ne peut se faire en faisant faillite à l’entité censée en rembourser une partie.
C’est la conclusion la plus préoccupante qui ressort de l’examen, à l’aune des chiffres et de la liquidité réelle des banques, du projet de loi sur la régularisation financière et la récupération des dépôts, dans sa première version élaborée par le gouvernement.
Une étude réalisée par le cabinet international de conseil Ankura, sur la base des données de 25 banques représentant près de 92% du secteur bancaire libanais, a évalué leur capacité à mettre en œuvre un scénario de remboursement des dépôts, plafonné à 100.000 dollars en espèces sur quatre ans. L’étude ne déduit pas les montants déjà perçus par les déposants dans le cadre des circulaires 158 et 166 et considère que les réserves obligatoires détenues auprès de la Banque du Liban (BDL) ne sont pas disponibles pour les banques. Le résultat ne se traduit pas seulement par des pertes de bénéfices ou de fonds propres, mais par une crise généralisée de liquidité.
Selon ce même scénario, seules dix banques seraient en mesure de poursuivre les remboursements selon le mécanisme prévu au cours de la première année. Leur nombre tomberait à huit la deuxième année, puis à sept la troisième, avant que seules six banques ne soient encore capables de poursuivre leurs paiements durant la quatrième année, dont quatre grandes banques. L’étude estime à quelque 29,1 milliards de dollars le montant des dépôts détenus dans des banques qui seraient incapables de disposer des liquidités nécessaires.
C’est là que réside le paradoxe: une loi portant le nom de «récupération des dépôts» pourrait, si elle était conçue de manière irréalisable, accélérer la perte d’une partie de ces mêmes dépôts.
Il existe en effet une différence fondamentale entre faire assumer aux banques leurs responsabilités juridiques et financières et élaborer un plan qui les conduirait à épuiser l’intégralité de leurs liquidités en quelques années. Dès lors qu’une banque se trouve en situation d’insolvabilité ou entre en procédure de liquidation, la question n’est plus de savoir qui est moralement responsable, mais combien d’actifs resteront disponibles pour être répartis entre les déposants.
Le risque ne concerne pas uniquement les déposants. Pour sortir de sa crise, l’économie libanaise a besoin d’un secteur bancaire capable d’accorder des crédits et de financer les entreprises et les investissements. Si la restructuration aboutit à la disparition de la plupart des banques au lieu de reconstruire des établissements viables, le Liban restera prisonnier d’une économie fondée sur le cash, tandis que les entreprises resteront privées du principal canal de financement nécessaire à toute croissance durable.
Cet avertissement ne vient d’ailleurs pas uniquement des banques. Lors de l’examen du projet, la BDL a averti que toute solution conduisant à une érosion systématique des fonds propres des banques nuirait aux déposants, compromettrait la reprise économique et favoriserait davantage l’économie cash.
À cela s’ajoute la question des réserves obligatoires détenues auprès de la BDL. Si ces fonds sont considérés comme n’appartenant plus aux banques et ne pouvant donc pas être utilisés pour couvrir leur part des remboursements, leur capacité effective à payer s’en trouverait fortement réduite. Si, en revanche, la question est traitée dans le cadre d’une répartition claire des responsabilités et des liquidités, la donne change.
C’est là tout l’enjeu. Il ne s’agit pas d’exonérer les banques. Il n’est pas non plus question d’exonérer les actionnaires ou les dirigeants, ni de faire l’impasse sur les infractions et les responsabilités qui doivent être établies par la loi et les audits.
Mais il existe une différence entre rendre des comptes et se suicider financièrement. L’État est responsable. La BDL est responsable. Les banques sont responsables. Chaque partie doit assumer la part de responsabilité qui lui incombe. En revanche, faire peser l’essentiel des pertes sur les bilans des banques tout en leur demandant, dans le même temps, de rembourser des milliards de dollars en espèces, ce n’est pas un plan de récupération des dépôts. C'est tout simplement la recette pour faire sombrer à la fois la banque et le déposant.



Commentaires