Pourquoi le prix du pain augmente-t-il au Liban?
©Ici Beyrouth

La hausse du prix du pain au Liban ne s’explique pas par un seul facteur. Elle résulte d’un effet domino, combinant l’envolée des coûts locaux, un marché mondial du blé redevenu plus tendu et les perturbations provoquées par les frappes contre les infrastructures céréalières en Ukraine et en Russie. Ces deux pays assurent ensemble près de 30 % des exportations mondiales de blé. Mais, contrairement aux épisodes de 2022, le problème ne réside pas, à ce stade, dans une pénurie de blé.

Le prix du paquet moyen de pain libanais (« rabta ») a augmenté de 5 000 livres, pour atteindre 75 000 livres, mardi dernier, sur décision du ministre de l’Économie et du Commerce, seul habilité à fixer le prix officiel de cette denrée de première nécessité. Et le compteur pourrait continuer à tourner si la pression sur les coûts persiste.

Le mazout, premier facteur de renchérissement

Sur le marché local, le mazout constitue l’un des principaux facteurs de hausse du coût du pain. L’envolée de son prix alourdit les charges d’exploitation des boulangeries, mais aussi l’acheminement de la farine et la distribution du pain. En mars, le ministère de l’Économie et du Commerce estimait que le mazout représentait environ 22 % du coût de production, après une hausse de près de 85 % de son prix. À cette pression énergétique s’ajoutent les coûts de l’électricité, des emballages et d’autres intrants.

Cette hausse des coûts domestiques de production du pain intervient alors que le Liban reste fortement dépendant du marché international pour sa principale matière première : le blé.

Le Liban importe 80 % du blé qu’il consomme

Le pays importe en effet environ 80 % de sa consommation de blé. Selon la FAO, ses besoins d’importation pour l’exercice céréalier 2025/26, couvrant la période de juillet 2025 à juin 2026, étaient estimés à 680 000 tonnes, soit environ 8 % de plus que la moyenne. Pour celui de 2026/27, les besoins d’importation de céréales sont évalués à 1,3 million de tonnes, la production locale ne couvrant qu’une fraction de la consommation, notamment pour le blé.

Cette dépendance rend le marché libanais particulièrement sensible aux mouvements des cours internationaux. Or, après une période d’accalmie, le marché mondial du blé a recommencé à se tendre.

Le choc de la mer Noire

En juillet, les prix mondiaux du blé ont progressé de 5,8 % sur un mois et de 9,9 % sur un an, selon la FAO. Cette remontée s’explique notamment par les perturbations des exportations en mer Noire, les dommages infligés aux infrastructures portuaires et les vagues de chaleur qui ont affecté plusieurs grands pays producteurs.

La situation s’est encore tendue en août avec les frappes contre les infrastructures céréalières russes et ukrainiennes, qui perturbent les flux de la mer Noire et renchérissent les itinéraires alternatifs. Les contrats à terme sur le blé à Chicago ont ainsi fortement progressé depuis juillet, selon Reuters.

Pour autant, le Liban n’est pas aujourd’hui confronté à une pénurie de blé. Fin août, les professionnels estimaient les stocks disponibles à environ trois mois, tandis que de nouvelles cargaisons étaient attendues. Mais cette marge de sécurité pourrait rapidement se réduire si les cours internationaux, les coûts de transport ou le prix du mazout poursuivaient leur ascension.

Le Liban desserre progressivement sa dépendance à la mer Noire

Les récentes frappes rappellent néanmoins la forte exposition du Liban aux risques liés à la mer Noire. Le pays a commencé à diversifier ses sources d’approvisionnement depuis la guerre en Ukraine. En 2020, près de 80 % de ses importations de blé provenaient d’Ukraine et 16 % de Russie, soit environ 96 % à eux deux, selon la Banque mondiale.

En 2024, l’Ukraine demeurait son premier fournisseur, avec 500 335 tonnes de blé et de méteil, mais la Roumanie avait déjà fourni 83 145 tonnes, la Moldavie 15 435 tonnes et la Turquie 4 402 tonnes. De plus petites quantités provenaient également de France, d’Italie, d’Espagne, des États-Unis et du Canada, selon les données de la World Integrated Trade Solution (WITS).

Cette diversification constitue un amortisseur face aux perturbations de la mer Noire, sans pour autant mettre le Liban à l’abri. En 2024, les importations de blé dur provenaient encore majoritairement des deux belligérants, avec 244 452 tonnes d’Ukraine et 184 635 tonnes de Russie. L’enjeu pour Beyrouth est donc désormais de pouvoir basculer rapidement vers d’autres origines lorsque les routes traditionnelles deviennent trop risquées ou trop coûteuses.

Des silos, mais pas de véritable réserve stratégique

Avant l’explosion du 4 août 2020, le Liban disposait d’une importante capacité de stockage grâce aux silos du port de Beyrouth, construits en 1970. Leur capacité atteignait environ 120 000 à 125 000 tonnes. Mais cette capacité ne constituait pas pour autant une réserve stratégique publique : les stocks appartenaient essentiellement aux importateurs et aux minoteries. Au moment de l’explosion, les silos ne contenaient qu’environ 15 000 tonnes de blé. Le ministre de l’Économie de l’époque, Raoul Nehme, avait engagé des démarches pour constituer une réserve publique d’environ 40 000 tonnes, mais celle-ci n’avait pas encore été constituée.

Après 2020, un pays sans véritable filet de sécurité

L’explosion n’a donc pas détruit une réserve stratégique de blé ; elle a détruit l’infrastructure qui permettait au Liban d’en constituer une. Depuis, le pays dépend essentiellement des capacités de stockage des minoteries privées et d’un approvisionnement au fil des besoins, ce qui réduit sa marge de sécurité face aux chocs extérieurs, souligne la Banque mondiale.

Six ans plus tard, le Liban tente toujours de combler ce vide. Un projet lancé en janvier 2026 prévoit la construction de nouveaux silos à Beyrouth, Tripoli et dans la Békaa, pour une capacité totale annoncée de 414 000 tonnes. L’objectif est de reconstituer une capacité nationale de stockage stratégique capable de couvrir plusieurs mois de consommation.

En attendant, le prix du pain reste pris entre deux étaux : celui des coûts locaux, dominés par le mazout, et celui d’un marché mondial du blé sur lequel le Liban, faute de stocks stratégiques suffisants, dispose d’une marge de manœuvre limitée.

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