La fin des illusions
©Ici Beyrouth

La politique de la fuite en avant prédomine tant en Iran qu’au Liban alors que toutes les démarches diplomatiques s’épuisent soit dans le marasme, soit dans la gesticulation vide. Les négociations entre l’Iran et les États-Unis butent sur des désaccords patents sur le contenu et la finalité des négociations, et celles entre le Liban et Israël sur des objectifs rejetés par la communauté chiite dans son ensemble. La dictature islamiste en Iran n’a d’autre souci que sa survie, et la communauté chiite au Liban demeure solidaire de la politique impériale iranienne. 

La volonté de la majorité du peuple iranien est délibérément ignorée, alors que le Hezbollah et ses alliés continuent de dicter la politique communautaire en dépit et malgré l’opposition croissante en milieux chiites. Les chances d’un règlement négocié sur la trajectoire americano-iranienne sont de plus en plus invraisemblables, alors que le théâtre libanais se mue en annexe de la politique de subversion iranienne en voie de restructuration.

Les thématiques de la négociation entre les États-Unis et l’Iran n’ont pas dévié au moment même où le verrouillage idéologique tend à bloquer la diplomatie empirique. Le conglomérat iranien n’est pas dans une quête de solutions à des enjeux réels qui mettent en péril la paix, empêchent la normalisation et enrayent la dynamique des enchaînements conflictuels. Son but unique est d’assurer sa survie à n’importe quel prix, de déjouer sa chute inévitable et de maintenir en place ses contrôles hermétiques sur une société civile et nationale réfractaire et en état de rébellion ouverte. 

Le régime opère dans un état de psychose institutionnalisée où toute référence au peuple réel est occultée au profit d’hypostases idéologiques qui lui servent de défense contre une réalité qui lui échappe entièrement. La paix, le bien-être du peuple iranien, l’institutionnalisation de l’état de guerre, l’effondrement généralisé sont loin de faire partie de ses priorités. L’Iran, selon la dictature islamiste, équivaut aux intérêts d’un régime aux abois qui n’a plus d’autre issue que la guerre, la répression sans merci et la coupure avec le reste du monde. La seule ouverture qu’il s’autorise est celle de s’allier aux États voyous de la planète, de se rattacher aux cordons sécuritaires défaillants de l’axe néototalitaire et de pérenniser l’état d’exception (Ausnahmezustand) comme ultimes garants. 

Tous les objets assignés de négociation sont renvoyés à des blocages dirimants qui interdisent toutes évolutions dans l’échange et la recherche de solutions négociées. Les questions concernant le détroit d’Ormuz, les régimes de nucléarisation, la militarisation exponentielle des conflits, l’usage trivialisé des armements balistiques, ainsi que la levée inconditionnelle des sanctions économiques, se posent. Cela intervient alors que la politique discrétionnaire de subversion régionale se poursuit, que le droit international des voies maritimes est entièrement bafoué et que la répression sauvage continue sans entraves. Nous ne sommes pas dans la recherche de solutions, nous sommes dans une logique de guerre différée, de gain de temps, d’intermèdes terroristes, et de pari sur les pronostics électoraux aux États-Unis et de sabotage idéologique. 

Le Liban, pour sa part, a réussi la gageure de la séparation des dossiers diplomatiques en signant l’accord-cadre entre les États libanais et israélien et en faisant échec à la tentative de récupération du dossier dans le cadre des négociations entre les États-Unis et l’Iran. La démarche du département d’État américain a brillamment réussi la disjonction à un moment où le Liban risquait de se faire disqualifier et de perdre sa qualité de négociateur autonome. Le forcing de l’administration américaine s’est poursuivi avec l’invitation du président libanais au bureau ovale de la Maison Blanche. 

La présidence et le gouvernement libanais étaient supposés relayer l’élan offert par les États-Unis en mettant en application les stipulations de l’accord-cadre négocié et arbitré par l’administration américaine. Il s’agit principalement de procéder à une démarche symétrique de désarmement du Hezbollah, de prise de contrôle de l’armée libanaise et de mise à terme des extraterritorialités militaires et politiques qui ont détruit le pays tout au long des sept dernières décennies. Le pouvoir exécutif demeure jusque-là otage du schéma posé par le Hezbollah, celui du redéploiement unilatéral d’Israël et des équivoques bien entretenues à l’endroit du désarmement et du maintien des extraterritorialités.

 Les ambiguïtés de l’exécutif tiennent à de multiples considérations, nommément celles des fractures politiques de plus en plus béantes d’une scène politique éclatée : les contrôles multiples imposés par la politique de domination chiite à l’État libanais, l'effilochement de la coalition transcommunautaire contre le Hezbollah et consorts, l’absence de cohésion au sein d'un gouvernement hypothéqué par la composante chiite, les affinités idéologiques largement manipulées par les ministres cooptés par Nawaf Salam, et le positionnement équivoque des ministres qui se réclament de la neutralité technocratique. 

Autrement, la présidence de la République essaie de naviguer les eaux troubles soit par la recherche d’entente temporaire, de paris hasardeux sur des changements régionaux, des alliances bâclées, et des engagements tactiques sans trop de convictions. La visite du président libanais a déjà fait long feu, car aucun des engagements pris n’a trouvé chemin vers l’exécution. Ces constats reflètent des difficultés structurelles de nature compromettante qui la discréditent.

Les deux théâtres mettent en relief des crises en état de recoupement dans un ordre régional éclaté. On ne voit pas de dénouement au sein de ce désordre institutionnalisé où les effondrements systémiques, la fragilité des États en lice, et l’absence des États de droit, de la culture et des instances d’arbitrage démocratique redoublent le malaise. Les mutations géostratégiques et géopolitiques et le changement des rapports de force peuvent-ils induire des changements de paradigmes et suggérer des trajectoires alternatives ?

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