Liban: la guerre, les blessés et la facture sans fin
Blessés de guerre: la facture invisible ©AFP

Depuis le 2 mars 2026, la guerre menée par Israël contre le Hezbollah sur le sol libanais a déjà fait 6 921 blessés. Même en retenant l’hypothèse haute d’un Liban à 7 millions d’habitants, cela représente déjà près d’un blessé pour 1 000 habitants. Derrière ce vertige statistique, une autre question s’impose: qui paie l’ambulance, l’urgence, le bloc, l’hospitalisation, les médicaments, les consommables, les transferts? En théorie, l’État. En pratique, c’est toute une chaîne qui absorbe le choc: ministère, CNSS, hôpitaux publics et privés, Croix-Rouge, bailleurs internationaux — et beaucoup moins l’assurance privée qu’on pourrait l’imaginer.

Dès le 3 mars, le ministre de la Santé Rakan Nassereddine a posé le principe: les blessés sont soignés aux frais de l’État dans les hôpitaux publics et privés, qu’ils soient assurés ou non assurés. Le ministère a aussi prévu un forfait pour les urgences quand l’hospitalisation n’est pas nécessaire, une couverture à 100% dans les hôpitaux publics pour les Libanais non couverts pendant la guerre, et l’intégration de certains hôpitaux privés au dispositif selon les capacités et les régions. Quelques jours plus tard, il a dû rappeler que les établissements concernés ne pouvaient pas réclamer de “différentiels” aux patients pour les prestations prises en charge, avec signalement possible au 1787.

Selon le Dr Michel Matar, médecin à l’hôpital Geitaoui et directeur de l’hôpital gouvernemental de la Quarantaine, tous les hôpitaux sont sommés d’accueillir les blessés de guerre aux frais du ministère de la Santé publique. En principe, le patient ne paie rien, hormis certains extras déjà non couverts d’ordinaire par les assurances ou la CNSS, comme les couches, les alèzes, l’eau ou d’autres frais annexes. La Croix-Rouge, explique-t-il, achemine d’abord les blessés vers les hôpitaux les plus proches du lieu du bombardement ou du sinistre, puis élargit le rayon quand les établissements de proximité saturent.

Ce fonctionnement rejoint ce que décrivent les sources publiques. La Croix-Rouge libanaise assure la prise en charge préhospitalière, la réponse ambulancière, le search and rescue, les transferts entre hôpitaux et l’acheminement de produits sanguins vers les établissements de santé. Autrement dit, la logique n’est pas “public d’abord” ou “privé d’abord”, mais d’abord urgence, proximité, capacité disponible, puis délestage.

L’État promet le 100%, mais doit le faire appliquer

Sur le papier, la promesse est nette. Dans les faits, elle a vite dû être rappelée aux établissements. Au Liban, le financement existe; encore faut-il le faire respecter.

À l’autre bout de la chaîne, la CNSS sert d’amortisseur pour les assurés. Mohammad Karaki a demandé dès le début de la guerre l’accueil des cas urgents ainsi que des malades déplacés en traitements lourds, notamment en dialyse et en chimiothérapie, avec régularisation administrative ultérieure. Dans le même mouvement, une avance de 130 milliards de livres a été débloquée pour 2 047 dossiers d’hospitalisation déjà traités. Le blessé n’entre donc pas seulement dans un circuit médical: il entre aussi dans une mécanique d’avances, de remboursements et de trésorerie sans laquelle les hôpitaux cesseraient vite d’absorber le choc.

La vraie facture: celle d’un système tenu sous perfusion

Combien cette guerre coûte-t-elle déjà? À ce stade, il n’existe pas encore de facture publique consolidée des seuls blessés. Mais les ordres de grandeur parlent d’eux-mêmes. Dans l’appel d’urgence de mars à mai 2026, le secteur santé au Liban a réclamé 37 millions de dollars supplémentaires pour éviter une dégradation plus grave de la situation sanitaire.

La Croix-Rouge, elle aussi, donne la mesure de cette facture invisible. Son service ambulancier dispose de plus de 300 ambulances, et le coût pour équiper chaque véhicule tourne autour de 75 000 dollars. À lui seul, le renouvellement de la flotte pèse déjà plusieurs millions de dollars par an. Pour le patient, le geste reste gratuit. Pour les institutions, la guerre devient une hémorragie silencieuse.

Michel Matar le dit sans détour: le secteur hospitalier libanais est organisé, développé, expérimenté, malheureusement rompu aux guerres et aux crises successives. Mais une ou deux journées comparables à celle du 8 avril suffiraient à saturer le système. Le terrain lui donne raison. Ce jour-là, les frappes israéliennes ont fait au moins 700 blessés en une seule journée. Dès le lendemain, l’OMS avertissait que certains hôpitaux pourraient manquer de kits de traumatologie vitaux en quelques jours, après avoir consommé en une seule journée l’équivalent de trois semaines de fournitures. Le coût d’acheminement des approvisionnements médicaux a, lui aussi, été multiplié par trois. La guerre ne tue donc pas seulement par l’explosion: elle érode aussi, jour après jour, la capacité de soigner.

Le privé soigne, mais n’assure pas la guerre

C’est ici que l’apport de Roger Zaccar, PDG de Comin Assurances, devient central. Dans une guerre comme celle-ci, explique-t-il, le ministère de la Santé publique couvre la première exposition au sinistre: l’accident, l’admission, l’hospitalisation initiale. Mais pour la grande majorité des blessés, l’assurance privée n’est pas le payeur principal. Toutes les polices santé ne se valent pas face à la guerre: certaines l’excluent totalement, d’autres couvrent ce qu’il appelle la “guerre passive”, c’est-à-dire le civil touché par des obus, des éclats ou des balles perdues, sans participation aux hostilités; quelques polices plus rares couvrent explicitement le risque de guerre, tandis que presque aucune ne couvre une participation active aux hostilités, autrement dit le risque du combattant. Depuis le 2 mars, ajoute-t-il, tout s’est encore durci: exclusions renforcées, aggravation du risque, retrait ou prudence accrue des réassureurs, durcissement des conditions. Le marché, déjà étroit, s’est encore rétracté. Le constat de Roger Zaccar rejoint celui publié par Assaad Mirza, président de l’Association des compagnies d’assurance au Liban: les réassureurs ne couvrent plus le risque de guerre au Liban ni dans la région, et à peine 5% des polices du marché offriraient encore aujourd’hui une telle couverture. Zaccar ajoute qu’en pratique, la majorité des blessés ne sont probablement pas assurés et que, même lorsqu’ils le sont, tout dépend du contrat: si la garantie de guerre passive n’y figure pas, ils ne sont pas couverts.

Mais pour Zaccar, le plus lourd commence après l’hôpital. Le vrai coût d’un blessé de guerre ne se résume pas au séjour initial. Il peut ouvrir un passif médical de long terme: perte d’un œil, cécité, amputation, atteinte neurologique, appareillage, rééducation, suivi orthopédique, ophtalmologique ou fonctionnel pendant des années, parfois à vie. On part d’un sinistre aigu; on bascule vers une charge durable, parfois viagère.

À cela s’ajoute, selon lui, un autre effet déjà visible sur le marché: un durcissement tarifaire brutal. Autrement dit, au-delà des exclusions et du retrait des réassureurs, la guerre fera aussi exploser le coût futur de l’assurance pour ceux qui voudront encore se couvrir.

Et c’est précisément là que le système se découvre le plus vulnérable. Le ministère couvre l’événement initial. Il ne couvre pas nécessairement toute la trajectoire ultérieure. L’assurance privée, elle, n’entre presque jamais dans ce champ dès lors que le risque de guerre a été exclu à l’origine. Quant aux victimes non salariées, donc sans CNSS ni couverture préalable, elles se retrouvent souvent seules face à une dépense qui ne relève plus du simple séjour hospitalier, mais d’un handicap installé. Le blessé sort du registre de l’urgence pour entrer dans celui du suivi, du reste à vivre, parfois du reste à souffrir.

Au fond, c’est peut-être cela, la vérité la plus nue de cette séquence. Au Liban, la blessure de guerre n’est pas seulement un drame humain ou un chiffre dans un communiqué. C’est une dépense nationale éclatée, assumée morceau par morceau par l’ambulance gratuite, l’hôpital qui ouvre, le ministère qui promet, la CNSS qui avance, la Croix-Rouge qui transporte, les bailleurs qui ravitaillent — et des assureurs privés qui, eux, couvrent rarement le risque de guerre, presque jamais le combattant, et jamais vraiment la vie d’après.

Le blessé est individuel. La facture, elle, devient collective.

 

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