Liban: quand chaque voisin devient une cible potentielle
Au Liban, vivre devient un calcul permanent. Et le voisin, une inconnue à risque. ©Ici Beyrouth

Au Liban, la guerre infiltre le quotidien et transforme chaque présence en risque potentiel. Entre frappes ciblées et incertitude permanente, les Libanais – non impliqués dans le conflit qui oppose Israël au Hezbollah – vivent désormais dans la crainte de devenir des victimes collatérales en puissance.

Il n’y a pas de signe distinctif. Pas de marque visible. Rien, dans l’apparence d’un immeuble, d’une voiture ou d’un visage, ne permet de savoir si l’on se tient à proximité d’une cible. Et pourtant, au Liban, cette question s’impose désormais partout, tout le temps, avec une insistance presque mécanique.

Les frappes israéliennes survenues à Aïn el-Saadé, ainsi que celles ayant touché des zones comme Hazmieh ou Mar Takla, ont renforcé une perception déjà diffuse: celle d’un danger qui ne se situe plus seulement dans des zones identifiées, mais qui peut surgir au cœur même d’espaces réputés sûrs, résidentiels, familiers. Des quartiers où l’on vit, où l’on travaille, où l’on élève ses enfants, où des «cibles» se cachent transformant cette relative sécurité en un lieu potentiellement mortel.

Ce qui frappe, au-delà de la violence elle-même, c’est l’indétermination de la menace. Les frappes sont dites ciblées. Elles visent des individus, des structures, des réseaux. Mais pour ceux qui vivent à proximité, cette précision revendiquée ne change rien à l’expérience vécue. Car la cible n’est pas toujours visible. Elle peut être un appartement discret, un visiteur de passage, un locataire inconnu, un véhicule garé en bas de l’immeuble.

Dès lors, une question s’installe, insidieuse: qui est réellement là?

Le livreur qui sonne à la porte, le scooter qui attend au coin de la rue, la voiture aux vitres teintées qui stationne un peu trop longtemps, le nouvel occupant d’un étage, le visiteur qui monte sans se présenter. Chaque détail, autrefois anodin, devient potentiellement chargé de conséquences. Non pas par excès d’imagination, mais parce que l’expérience récente a montré que le danger pouvait précisément se loger dans ces petites habitudes du quotidien.

Ce basculement est profond. Il ne relève pas seulement de la peur, mais d’une transformation du regard. Le voisin n’est plus seulement un voisin. Il devient une inconnue à éclaircir, une variable à évaluer. Non par hostilité, mais par nécessité. Car personne ne veut mourir pour une guerre qui n’est pas la sienne.

C’est là que se joue une fracture silencieuse. Le Libanais non affilié au Hezbollah, dans ce contexte, ne se perçoit plus uniquement comme un habitant ou un citoyen, mais comme un corps exposé, susceptible de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment, à proximité d’une cible qu’il n’a ni choisie ni identifiée. La notion de « dommage collatéral », souvent abstraite dans les discours militaires, prend ici une dimension concrète, presque intime. Et avec elle, l’idée d’un «sacrifice», voire d’un «martyre»  jamais consenti.

Ce sentiment, s’il n’est pas uniforme, est largement partagé. Il traverse les quartiers, les appartenances et les milieux sociaux. Il ne s’exprime pas toujours de manière spectaculaire, mais il s’inscrit dans les comportements: on évite certains trajets, on réduit ses déplacements, on privilégie les lieux connus, on s’informe davantage sur ceux qui entrent et sortent d’un immeuble.

Soupçon généralisé

Progressivement, une forme de vigilance diffuse s’installe. Elle n’est ni organisée ni encadrée, mais elle est réelle. Elle passe par des échanges entre voisins, des interrogations, parfois des signalements. Qui habite là? Depuis quand? Qui reçoit des visiteurs fréquents? Qui livre quoi? À qui?

Il ne s’agit pas d’une dérive paranoïaque au sens strict. Ou plutôt, si dérive il y a, elle s’enracine dans une réalité perçue comme tangible. Les peurs ne sont pas fantasmées. Elles sont alimentées par des événements précis, récents et bien documentés. Elles s’inscrivent dans une logique de protection, même si cette logique reste fragile, incertaine, parfois illusoire.

Car faire la police soi-même ne garantit (malheureusement) rien.

Au contraire, cela peut produire d’autres formes de tension. Le soupçon peut glisser vers la stigmatisation. L’inquiétude peut devenir accusation. Et dans un pays où les équilibres sont déjà précaires, où les mémoires de la guerre civile restent présentes, cette dynamique n’est pas innocente. Elle est même dangereuse.

C’est pourquoi la question du vivre-ensemble se trouve aujourd’hui profondément affectée. Non pas dans les discours officiels, mais dans les pratiques ordinaires. Dans la manière de regarder l’autre, de lui parler et de cohabiter avec lui.

Le Liban a longtemps été décrit comme un espace de coexistence, parfois fragile, souvent complexe, mais réel. Or, ce qui se joue aujourd’hui, c’est une érosion de cette coexistence à l’échelle la plus concrète: celle de l’immeuble, de la rue, du quartier, de la ville, du village.

Quand chaque présence devient une question, la confiance ne disparaît pas totalement, mais elle se raréfie. Elle devient conditionnelle, réversible, suspendue à des vérifications implicites.

Et pourtant, cette méfiance n’est pas un choix, mais une adaptation à la triste réalité.

Une manière de tenter de reprendre un minimum de contrôle dans un environnement où les règles du jeu échappent largement à ceux qui y vivent. Les décisions se prennent ailleurs. Les cibles sont définies ailleurs. Les logiques militaires dépassent les logiques civiles. Mais ce sont les civils qui en absorbent les conséquences.

D’où cette tension permanente: vivre normalement, autant que possible, tout en intégrant l’idée que la normalité peut être interrompue à tout moment. Continuer à accueillir, à circuler, à habiter, tout en sachant que chaque interaction comporte une part d’incertitude. C’est une vie sous condition.

Une vie où l’on calcule sans cesse, où l’on ajuste ses comportements, où l’on tente de réduire les risques sans jamais pouvoir les éliminer. Une vie où la question «qui est l’autre?» devient inséparable d’une autre, plus inquiétante encore: «que peut-il m’arriver à cause de lui?»

Dans ce contexte, la formule «vivre-ensemble» prend une tonalité nouvelle, presque ironique. Car ce qui se dessine, en creux, c’est la crainte d’un «mourir-ensemble» imposé, subi, voire accidentel. Personne ne le veut. Mais chacun sait que cela reste possible. La proximité, loin d’être une simple donnée sociale, devient un véritable risque à évaluer sans cesse. Et ceci est épuisant.

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