Au Liban, la guerre ne se contente pas de frapper les territoires. Elle s’insinue dans les gestes les plus ordinaires. Les repas se fragmentent, les tables se vident, et avec elles, une part essentielle du lien social se défait, souvent en silence.
Au Liban, la guerre ne prend pas uniquement la forme de frappes, de destructions ou de lignes de front. Elle s’infiltre ailleurs, plus discrètement, dans les rythmes du quotidien, jusque dans les espaces les plus intimes. Dans les cuisines, autour des tables, dans ces moments ordinaires qui, en temps de paix, structurent la vie sociale.
Car au Liban, manger n’est jamais un acte banal. C’est un langage. Une manière de se retrouver, de se dire, de maintenir un lien. La table libanaise est par essence généreuse, étendue, partagée. Elle se construit dans la durée, dans la profusion, dans le geste répété.
Il y a d’abord les mezzés, ces assiettes multiples qui arrivent les unes après les autres, comme le hommos, le moutabbal, le labné, les feuilles de vigne ou le kebbé, et qui imposent un rythme particulier. Souvent associés aux restaurants et aux grandes tablées, ils donnent à voir une forme spectaculaire de la convivialité libanaise. Mais à la maison aussi, la table n’est presque jamais réduite à un seul plat. Elle se compose de plusieurs mets, comme le taboulé, le fattouche ou le hommos, et d’accompagnements variés qui prolongent cette logique du partage. On ne mange pas vite. On picore, on échange, on commente. Le repas est une conversation autant qu’une consommation. Il y a, pour accompagner ces délices, le pain libanais, souple, chaud, presque vivant, que l’on rompt pour saisir, pour tremper, pour accompagner. Il circule entre les mains, traverse la table, matérialise le partage.
Et puis il y a les plats plus longs, plus ancrés, les ragoûts qui mijotent, les recettes transmises, les temps de cuisson qui obligent à ralentir. Des plats qui demandent du temps, de l’attention, une certaine stabilité. C’est précisément cela que la guerre vient briser.
D’abord, pour une majorité de la population, la guerre fait que les conditions matérielles se dégradent. Les prix des ingrédients fluctuent. Préparer un repas complet devient plus compliqué, parfois impossible. Les plats longs disparaissent peu à peu. On simplifie, on réduit à l’essentiel et on conjugue le verbe s’adapter à tous les temps.
Bien entendu, cette réalité n’est pas uniforme. Elle varie selon les régions, l’intensité des combats, le degré d’isolement, mais aussi les moyens financiers. Près d’un million de déplacés sont aujourd’hui concernés : une minorité parvient encore à subvenir à ses besoins, tandis que la majorité dépend d’une aide extérieure pour se nourrir. Cela représente près d’un cinquième de la population libanaise, privée de la possibilité de se réunir à sa table, dans sa propre maison.
Au Sud du Liban, directement exposé aux affrontements, la situation est plus radicale encore. L’acheminement de l’aide humanitaire y reste difficile, irrégulier. Certaines zones sont quasi isolées. Les circuits d’approvisionnement sont extrêmement fragilisés, voire interrompus. Dans ces conditions, cuisiner au sens propre du terme devient un défi quotidien.
Les repas y sont réduits à l’essentiel. Ce que l’on trouve, ce que l’on peut conserver, ce que l’on peut préparer rapidement. Le temps long des ragoûts disparaît presque entièrement, remplacé par une logique de survie alimentaire. Et pourtant, malgré cette pression, tous ne partent pas.
Dans certains villages, notamment chrétiens, des habitants ont fait le choix de rester. Par attachement à leurs terres, à leurs maisons, à une forme de continuité qu’ils refusent d’abandonner. Rester, ici, loin d’être une décision pratique s’apparente à un positionnement. Une manière de ne pas céder à la rupture. Mais rester a un coût.
Celui de l’isolement. Celui de la rareté. Celui d’un quotidien sous contrainte. Celui de la peur constante et de la vie sous les frappes croisées entre le Hezbollah et Israël. Dans ces villages, les repas deviennent encore plus rudimentaires, mais aussi plus chargés symboliquement. Ce que l’on partage, même peu, prend une valeur particulière. Chaque repas maintenu devient presque un acte de résistance silencieuse.
Familles dispersées, horaires désynchronisés.
Ailleurs, dans les zones moins directement touchées, la transformation est plus diffuse mais tout aussi réelle. La man’ouché, autrefois dégustée lentement le matin, encore chaude, partagée parfois sur le coin d’une table ou dans une boulangerie de quartier, est désormais avalée à la va-vite, debout, entre deux déplacements, parfois entre deux frappes. La table remplit une fonction. Le repas perd son épaisseur.
Les plats plus élaborés, eux aussi, se raréfient. Non seulement parce qu’ils demandent une diversité d’ingrédients, mais surtout parce qu’ils supposent la présence des autres. On cuisine élaboré surtout pour les autres, rarement pour un repas en solo.
Or les autres ne sont pas toujours là. Les familles sont dispersées. Les horaires désynchronisés. Certains manquent, d’autres arrivent tard, d’autres encore ne rentrent pas. La table se réduit. Chacun mange quand il peut. Parfois seul. Souvent rapidement. Sans rituel. Sans ce temps suspendu qui permettait de se retrouver.
Cette évolution touche à un élément fondamental: la commensalité, le fait de manger ensemble. Ce geste simple, presque évident, est en réalité l’un des socles les plus solides du lien social. Il synchronise les individus, crée un espace commun, régule les relations. Quand il disparaît, c’est tout une structure qui se perd.
Le repas n’organise plus la journée. Il ne rassemble plus. Il ne permet plus l’échange. Il ne joue plus son rôle de stabilisateur dans un contexte instable. La guerre introduit de l’imprévisibilité dans ce qui, précisément, devait être prévisible. Elle fragmente les temps, disperse les corps et altère les rythmes. Elle transforme le collectif en une somme d’individus. Et cela se joue dans des détails. Dans une table dressée pour moins de personnes.
Dans une chaise vide. Dans un plat qui n’est plus préparé parce qu’il n’y a plus assez de convives. Dans un pain qui n’est plus partagé, mais consommé individuellement. Ce sont des micro-ruptures. Mais leur accumulation produit un effet plus large: une désagrégation progressive du lien.
Car une société ne tient pas seulement par ses institutions ou ses discours. Elle tient par ses pratiques. Par ces gestes répétés qui créent une continuité, une familiarité, mais aussi une forme de sécurité.Le repas en fait partie.
Au Liban, cette transformation s’inscrit dans une expérience plus large: celle d’une guerre diffuse, sans front clairement délimité, qui ne suspend pas la vie mais la reconfigure en permanence. Une guerre qui ne détruit pas seulement les bâtiments, mais les rythmes, les habitudes et les relations. Dans ce contexte, le repas en est le révélateur, puisqu’il montre comment la guerre s’infiltre dans l’intime, comment elle modifie les comportements sans toujours se donner à voir, comment elle transforme, en profondeur, la manière de vivre ensemble.
Et pourtant, malgré cette fragmentation, il subsiste des résistances. Au Sud comme ailleurs, des tables se maintiennent, même réduites. Des pains se partagent encore. Des plats, même simplifiés, continuent d’être préparés. Comme si, à travers ces gestes fragiles, il s’agissait de préserver l’essentiel.
Car continuer à manger ensemble, même brièvement, même imparfaitement, c’est refuser, à une échelle infime mais décisive, que la guerre emporte aussi le lien.




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