Les mensonges d’État 
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Les malheurs s’enchaînent et le Liban se retrouve une fois de plus entraîné dans une dynamique d’autodestruction sans limites. Il n’est pas besoin de s’interroger sur les causes de ces cycles de violence interminables car les instigateurs domestiques ne manquent jamais de réponses, quelle qu'en soit l’absurdité. On est dans l’arbitraire total. Et il n’y a pas besoin d’argumentaires pour instruire un débat entre des acteurs ou des observateurs afin d’éclaircir des enjeux, d'engager des dynamiques de résolution des conflits ou de contenir des dérapages préjudiciables à la paix tant domestique que régionale. 

Une simple rétrospective nous aide à déceler un entrelacs de fausses considérations, derrière lesquelles se cachent des politiques de domination, ainsi qu'un fatras de ressentiments, de haines archaïques et un état de frénésie prédatrice, qui se nourrit d'un contexte d’ensauvagement généralisé prévalant tant dans le pays qu'au niveau régional. D’aucuns se posent la question quant aux raisons qui ont enclenché ce nouveau cycle de violence alors que tout avait été mis en place en vue de court-circuiter les dynamiques de subversion sous-jacentes. 

Nous ne sommes sûrement pas dans un environnement hermétique à la violence, ni sur le plan psychologique ni sur le plan sociétal : il existe probablement un terreau qui fournit les bases nécessaires à des poussées systémiques de violence. L’accord de trêve du 14 novembre 2024 a été approuvé par la partie chiite et avalisé par l’État israélien suite à la requête de la première et sous arbitrage américain. La raison de cette requête est liée aux circonstances, car la partie chiite cherchait une porte de sortie après la défaite cuisante du Hezbollah, sans intention irénique de mettre fin à l’état de guerre. 

Les Israéliens pour leur part étaient également en quête d’un intermède hypothétiquement lié à l’application des stipulations de la trêve. L'État libanais avait doublement intérêt à déjouer les impondérables d’une trêve fragile qui l’aiderait à s’extraire de l’état d’instabilité endémique, à protéger la paix civile et à réimposer ses prérogatives de souveraineté. L’État a lamentablement échoué dans sa fonction d’arbitrage alors que les Israéliens avaient hâte de se défaire d’un accord-bidon dont les clauses ont été délibérément subverties par le Hezbollah. 

Cet intermède de paix nominale a été instrumentalisé par le Hezbollah pour se reconstruire et reprendre sa dynamique subversive au moment opportun. Alors que l’État d’Israël, comme convenu dans l’accord de trêve, se réservait le droit de protéger sa latitude opérationnelle en cas de défaillance. L’État libanais a failli à sa tâche : le désarmement du Hezbollah, la fin des extraterritorialités militaire, sécuritaire et politique, la pacification sur l’ensemble du territoire libanais, et la mise en application des clauses de réciprocité stipulées dans les accords. L’effondrement n’a jamais discontinué au lendemain de la signature jusqu’au moment de la débâcle en cours.

La violence n’est plus sujette dès lors à des arbitrages, elle émane des rapports de force et de la volonté de mettre fin aux aléas sécuritaires d’un pays incapable de protéger sa souveraineté. Israël n'est plus en mesure de s’accommoder des déséquilibres structurels d’un pays soumis alternativement à des régimes de suzeraineté qui portent directement atteinte à sa sécurité. Le Liban est pris dans un étau constitué de ses dysfonctionnements systémiques, de ses déficits constitutionnels et des manœuvres d’une classe politique sans foi ni loi, qui se saisit des défaillances pour pérenniser son règne, étendre les mécanismes de patrimonialisation des ressources publiques et privées, et s’imposer en tant qu'interlocuteur obligé en cas de changement de nature géopolitique.

L’échec du président de la République et du gouvernement dans leur tâche de transition est dû aux verrouillages pérennisés d’un État mafieux. Ce dernier a été édifié par les politiques croisées de domination (chiite, syrienne et iranienne), les intrications idéologiques d’un gouvernement hétéroclite, et les liens stratégiques reliant l'Iran au Hezbollah. De par ses désistements multiples et sa subordination de fait aux injonctions du chef d'un parlement-croupion, le pouvoir exécutif a fourni au Hezbollah les gages de sa survie institutionnelle. Les concessions financières, juridiques, administratives et sécuritaires ont rendu l’État libanais otage du diktat du Hezbollah et de son mentor iranien. Hormis le fait que les complicités objectives, l'absence de conviction et de résolution ont compromis au point de départ la démarche politique d'un pouvoir aux engagements faibles et résolument équivoques. 

L'ennui est que l'exécutif, au lieu de s'appliquer à la mise en œuvre du plan de désarmement, finit par s'approprier son récit et sa stratégie et par se discréditer auprès des arbitres de la trêve et de la communauté internationale. La conclusion tirée par l'État israélien est celle de l'inévitabilité de la destruction systématique du Hezbollah, de la sanctuarisation de ses frontières et d'une négociation avec l'État libanais sur la base d'un accord de paix qui mette fin à l'état d'hostilité entre les deux pays. Alors que le Liban n'arrive pas jusque-là à arrêter des choix de principe quant à la conclusion d'un traité de paix. Les mensonges d'État ont conduit à un effondrement généralisé, où il ne reste plus rien. Au stade où nous en sommes, le Liban n'est en aucune manière à même d'opérer des virages stratégiques, l'impératif d'une gouvernance internationale de transition est plus que jamais requis.

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