Des négociations en vue de quoi ? 
©Ici Beyrouth

La question de l’opportunité des négociations se pose plus que jamais, comme les cycles de violence n’ont de cesse et attestent une fois de plus l’incapacité du Liban à faire valoir sa souveraineté nationale. Avant d’aborder la question des négociations avec Israël, il est essentiel de se demander si le Liban est capable de les engager. Cette question prend d’autant plus d’importance que ces négociations sont complexes en l’absence d’un consensus national permettant d’avancer graduellement sur des enjeux fortement controversés qui ne font pas l’unanimité. À commencer par la légitimité du Hezbollah qui se positionne délibérément à partir d’une extraterritorialité aussi bien politique que juridique qui pourfend de manière systématique la souveraineté libanaise. 

L’État libanais procède dans sa démarche diplomatique sur la base du narratif imposé par le Hezbollah depuis plus de deux décennies, s’aligne sur sa stratégie et amorce ses négociations sur leur base. Il y a de quoi s’interroger sur le bien-fondé de cette approche et de ses incidences sur la diplomatie en cours. L’État libanais ne peut pas avancer à partir d’un fatras de contresens juridique et constitutionnel et de considérations politiques rédhibitoires et disqualifiantes. Il ne suffit pas de se prononcer nominalement sur l’illégalité du Hezbollah et de cautionner son soi-disant "droit à la résistance" alors qu’il s’agit d’une atteinte délibérée à la souveraineté libanaise et à la sécurité des territoires. 

En effet, l’État libanais ne s’est jamais départi du narratif et de la stratégie dont le Hezbollah se réclame. S’ajoute à cela la revendication hautement affichée de ses liens de consubstantialité avec le régime islamique iranien et son rôle central dans le pilotage de la politique des “plateformes opérationnelles intégrées” qu’il a mise en œuvre. Formellement, on a affaire à une ambivalence statutaire dirimante qui rend toute négociation impossible, et qui invite le négociateur israélien à s’interroger sur la représentativité de la partie libanaise et la nature du partenariat. Comment peut-on se fier à un partenaire qui n’a pas de qualité propre, à un locuteur non pronominal qui transmet les énonciations d’une instance qui n’est pas la sienne ? 

Ces remarques préjudicielles devraient encadrer le processus de négociation si l’on veut un épilogue réel. Il faudrait effectuer un balisage du terrain avant de se hasarder dans des discussions opérationnelles étriquées et dépourvues de problématiques et de finalités politiques. L’État libanais est tenu de dissiper tout malentendu à l’endroit de ses rapports avec le Hezbollah, il doit prendre ses distances et se démarquer de toute référence à ses marqueurs idéologiques et géostratégiques. Le Hezbollah n'a aucune légitimité pour s'imposer comme interlocuteur vis-à-vis de l’État libanais ou de la communauté internationale. La rupture diplomatique avec l’Iran est un pas nécessaire mais insuffisant si on veut une diplomatie de fin de conflit. 

Toute démarche qui avance sur le maintien des équivoques à l’égard du positionnement contre-étatique du Hezbollah, et de la dynamique conflictuelle qui en découle, fera long feu et servira de plateforme à des guerres renouvelées. L’hypothèse d’un retrait unilatéral d’Israël, ainsi que la perpétuation des extraterritorialités politiques et militaires du Hezbollah et de ses alliés, constituent des oxymores politiques et diplomatiques qui font l’objet d’un non-recevoir. De plus, elles finiront par faire échouer toutes les négociations. La césure diplomatique entre l’Iran et le Liban devrait déboucher sur un règlement des conflits établi sur des protocoles spécifiques à chaque dossier et couronné par un traité formel de paix. La vision d’une paix limitée à des arrangements sécuritaires temporaires, et l’idée de repousser indéfiniment les conflits, comme le laisse entendre la diplomatie actuelle, sont loin d’être viables. 

L’hypothèse d’une région pilote aux arbitrages hybrides relève de scénarios éculés qui ont coûté au Liban des décennies de conflits ouverts, la destruction de l’État libanais et l’installation du Liban dans un environnement de guerre civile larvée et continue. La tentative du régime iranien de rattacher le Liban à son dossier diplomatique répercute une stratégie bien éprouvée, celle des "plateformes opérationnelles intégrées", de la souveraineté nationale limitée et discrétionnaire qui a coûté au Liban sept décennies de guerre par procuration et d’instabilité endémique. Tout projet de trêve et de scénario de déconfliction ne peut survivre que moyennant une stratégie d’ensemble qui mette le pays sur le chemin d’une paix réelle et non celle des intérims d’une dynamique guerrière sans fin. Les négociations sont salutaires à un moment où l'existence du Liban, ainsi que la paix civile et régionale, relèvent d'un même impératif.

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