Le Liban dans la tourmente, ses hôpitaux sur le fil
Le Liban vacille, ses hôpitaux encaissent ©©Réseaux sociaux

Insensée. Suicidaire. Au mépris des lignes rouges tracées par le gouvernement, la chevauchée aventurière du Hezbollah a replongé le Liban dans ce qu’il redoute le plus : une crise de plus, avant même d’avoir refermé les précédentes. Depuis lundi, sous les frappes et dans le flux des déplacés, toute la chaîne du soin est de nouveau sous tension : importateurs, officines et hôpitaux tiennent encore, mais sur une marge déjà rongée par l’usure, les coûts et l’urgence.

La nouvelle flambée entre Israël et le Hezbollah a replacé le système de santé libanais en première ligne. Les établissements absorbent les premiers blessés, activent leurs dispositifs d’urgence et tentent de tenir, malgré un socle déjà fragilisé par les crises accumulées. Pour mesurer la solidité réelle de cette ligne de front sanitaire, Ici Beyrouth a interrogé les principaux acteurs du secteur, du médicament à l’hôpital, en passant par le réseau officinal.
En quelques heures, le bilan humain s’est alourdi. Selon le dernier bilan officiel disponible mercredi, au moins 50 personnes ont été tuées et 335 blessées au Liban depuis le début de l’escalade lundi, un bilan toutefois provisoire et appelé à évoluer. Derrière ces chiffres, une même réalité : les urgences libanaises sont de nouveau projetées au cœur du choc, entre la banlieue sud de Beyrouth, le Sud et les zones gagnées par les déplacements de population.
Sur le terrain, les premiers signaux ne disent pas l’effondrement. Ils disent l’alerte. À Tyr, les hôpitaux Hiram, Jabal Amel et Libano-Italien ont déjà commencé à absorber les premiers blessés, tandis que les équipes se placent en état de « pleine préparation ». Le tableau est limpide : les structures encaissent, trient, stabilisent — et redoutent désormais moins le choc initial que sa durée.
Car c’est bien là que se niche la vraie menace. Un système hospitalier peut absorber une poussée brutale ; il commence à se fissurer quand l’urgence se prolonge, que les blessés s’accumulent, que les déplacés affluent, que la logistique se tend et que l’exceptionnel s’installe dans le quotidien. Au Liban, le danger n’est jamais seulement l’explosion. C’est ce qu’elle impose ensuite aux rouages.

Médicaments : tenir sans céder à la panique
Sur le front du médicament, le ton se veut pourtant résolument rassurant. Joint par Ici Beyrouth, le président du syndicat des importateurs, Joe Ghorayeb, affirme que le Liban dispose aujourd’hui d’un stock de médicaments équivalant à environ trois mois de consommation, une marge qu’il juge suffisante pour absorber la secousse actuelle, même dans un contexte de tensions régionales et de déplacements de population.
Il ne nie pas, pour autant, les ajustements visibles sur le terrain. Dans certaines régions, explique-t-il, des comportements de surstockage commencent à apparaître, portés par l’inquiétude et le réflexe de précaution. Mais, à ses yeux, ce phénomène reste contenu et s’inscrit dans une dynamique plus large de redistribution de la demande à l’échelle du pays.
Car depuis le début de la nouvelle flambée, les flux de déplacés ont rebattu les cartes. Le Chouf, le Haut-Metn et plusieurs secteurs de Beyrouth enregistrent une hausse de la demande, liée à l’arrivée de familles ayant quitté les zones les plus exposées. À l’inverse, la Bekaa, le Sud et, bien sûr, la banlieue sud de Beyrouth connaissent un recul, précisément parce qu’une partie de leur population s’est déplacée ailleurs. En d’autres termes, la pression ne disparaît pas : elle se déplace. Mais, au bout du compte, « cela se contrebalance ».
À ce facteur interne s’ajoute, selon lui, un élément logistique décisif : Middle East Airlines continue d’opérer de manière presque normale, ce qui permet de préserver un circuit d’approvisionnement essentiel. Joe Ghorayeb souligne en particulier que la compagnie nationale accorde, dit-il, une priorité au transport des médicaments. Tant que cette chaîne reste fonctionnelle, la situation demeure, à ses yeux, sous contrôle.
Son raisonnement est simple : même si le conflit devait encore se prolonger pendant plusieurs semaines, le pays conserve une réserve suffisante pour tenir. Avec ce mélange de pragmatisme et de sang-froid typiquement libanais, il résume sa lecture de la situation : « Combien de temps cette guerre peut-elle durer ? Un mois, tout au plus ? Nous avons trois mois de stock. » Et de conclure, presque en forme de profession de foi nationale : « Nous sommes immunisés contre les crises. »

Officines : garder le calme, garder la main
Ce diagnostic, le réseau officinal le relaie à son tour. À Ici Beyrouth, Abdulrahman Merkbawi confirme la même ligne de fond : à ce stade, la sécurité pharmaceutique reste sous contrôle. Son message n’est pas celui de l’alarme, mais de la discipline. Le président de l’Ordre des pharmaciens appelle ainsi les citoyens à ne pas stocker inutilement les médicaments, avertissant qu’une ruée injustifiée sur certaines références risquerait de déséquilibrer la distribution et de compliquer l’accès aux traitements pour d’autres patients.
Dans le même temps, il souligne qu’un travail de fond est engagé pour dresser une liste exhaustive des stocks disponibles, qui sera mise à la disposition du ministère de la Santé afin de mieux hiérarchiser les priorités et d’orienter les besoins. Il ne s’agit donc pas seulement de rassurer, mais aussi de cartographier précisément les disponibilités pour éviter, en cas d’aggravation, toute mauvaise allocation des ressources.
Le message est d’autant plus clair que, selon cette même ligne, le stock reste « bon » et peut couvrir les besoins du marché pendant environ trois mois. En parallèle, l’Ordre appelle importateurs et distributeurs à intensifier l’approvisionnement des zones sûres, où l’arrivée de déplacés recompose déjà la carte de la consommation. Du côté des officines, la priorité est désormais limpide : éviter la panique, protéger l’équilibre du circuit et empêcher qu’une peur mal gérée ne crée la pénurie qu’elle redoute.

Le ministère de la Santé a, de son côté, voulu verrouiller un autre front : celui du financement des soins. Mardi, Rakan Nassereddine a annoncé que l’État assumerait, pendant la période de guerre, le coût du traitement de tous les blessés admis dans les hôpitaux publics et privés, qu’ils soient couverts ou non par une assurance. Il a aussi fait savoir que les actes relevant du ministère seraient intégralement pris en charge dans les établissements publics, notamment pour les déplacés et les patients sans couverture, avec en plus un forfait exceptionnel pour les urgences ne nécessitant pas d’hospitalisation. Des dispositions particulières ont également été prévues pour les patients sous dialyse, les malades suivant des traitements anticancéreux, l’acheminement des médicaments vers les centres de soins primaires et le recours à des cliniques mobiles dans les centres d’hébergement. En théorie, le signal est clair : l’État entend empêcher que la guerre n’aboutisse à une rupture d’accès aux soins.

Hôpitaux : prêts, mais suspendus à leur trésorerie
Cet engagement public ne dissipe pourtant pas toutes les inquiétudes. Interrogé par Ici Beyrouth, Pierre Yared, président du Syndicat des hôpitaux privés, ne conteste pas le signal envoyé par l’État, mais insiste sur le nœud réel du problème : la capacité concrète des établissements à tenir dans la durée. Il assure que les hôpitaux disposent encore de réserves couvrant entre six et douze semaines, avec, en moyenne, deux à trois mois de médicaments et de stocks. Il se veut rassurant aussi sur le plan humain : les équipes, dit-il, sont habituées à ce type de situation, et tous les hôpitaux disposent d’un « plan blanc » pour les catastrophes et les situations de guerre.
Mais, pour lui, le vrai point de fragilité est ailleurs : « il y a un problème majeur », celui du financement. Car un hôpital peut avoir des stocks et des protocoles ; il ne tourne pas sans trésorerie. Salaires, énergie, médicaments, fournitures, équipements : tout continue de coûter, et les fournisseurs, eux, n’accordent que des délais de paiement très courts, « pas plus d’un mois à deux mois maximum ».
D’où son avertissement : si la crise dure, c’est le cash flow qui fera la différence. Pierre Yared appelle donc les tiers payants, publics comme privés, à « faire vite et payer dans des délais logiques », afin d’éviter que la tension sécuritaire ne se transforme en crise de financement. Son message tient en une ligne : les hôpitaux sont prêts à encaisser le choc, mais si la guerre s’installe, la ligne de fracture passera moins par les urgences que par la trésorerie.
Pour l’heure, la chaîne du soin résiste. Et si le feu se prolonge, il frappera aussi ce que les bombes n’atteignent pas d’emblée : les circuits, les paiements, les nerfs, les réserves. Les forces du mal auront beau s’acharner, au Liban, même quand tout vacille, il subsiste toujours quelque chose qui refuse de mourir. Ce pays a la mémoire des cendres et l’instinct du relèvement. Et c’est toujours de là, au bout du compte, qu’il renaît.

 

 

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