Hôpitaux libanais sous sanctions: les dessous de la décision koweïtienne
©Ici Beyrouth

Sur les onze entités libanaises placées sous sanctions par le Koweït, huit hôpitaux viennent désormais s’ajouter à la liste nationale, pour «liens présumés avec le terrorisme». Derrière cette formulation, c’est en réalité l’ombre du Hezbollah et de ses réseaux qui se profile, avec, en toile de fond, la question délicate du rôle du ministère libanais de la Santé.

Une décision koweïtienne au titre de la lutte antiterroriste

La mesure a été prise par le Comité national koweïtien chargé d’appliquer les sanctions internationales liées au terrorisme et à son financement.

Huit établissements hospitaliers libanais sont visés, dont plusieurs situés dans des bastions du Hezbollah au Liban-Sud, dans la Békaa et dans la banlieue sud de Beyrouth. Les sanctions pourraient comprendre, à en croire certaines sources, le gel des avoirs et comptes potentiels de ces établissements au Koweït, l’interdiction de toute transaction financière et l’interdiction pour les entités koweïtiennes de fournir des fonds ou des services aux institutions dès lors sous sanctions.

Si aucun dossier détaillé n’a été, jusqu’alors, rendu public, le Koweït évoque des «motifs raisonnables» de liens avec des activités terroristes ou leur financement, selon ses mécanismes nationaux.

À cette décision, le mufti jaafarite, cheikh Ahmad Kabalan, a vivement réagi, dénonçant une mesure injuste visant des institutions médicales qui n’ont aucun lien avec des activités terroristes et qu’elles ne sont «rien d’autre que des structures d’assistance médicale neutres». Pris de court par les autorités koweïtiennes, le ministère de la Santé a affirmé, de son côté, n’avoir reçu aucune notification officielle préalable et qu’il attendait des éclaircissements.

Le Hezbollah en filigrane

Officiellement, le communiqué koweïtien ne cite pas le Hezbollah. Néanmoins, dans les milieux diplomatiques, l’interprétation est claire: la mesure s’inscrit dans la stratégie des monarchies du Golfe visant à tarir les circuits financiers soupçonnés de bénéficier à la formation chiite, classée organisation terroriste par le Conseil de coopération du Golfe.

Selon le quotidien Nidaa el-Watan, la décision koweïtienne met en lumière ce qu’il décrit comme la «puissance sanitaire» du Hezbollah, considérée comme un pilier parallèle à ses structures politiques et militaires. La formation pro-iranienne aurait, dès ses débuts, construit une architecture institutionnelle autonome dans les domaines sociaux, économiques et médicaux, afin de consolider une forme d’autosuffisance structurelle vis-à-vis de l’État libanais.

Toujours selon le journal, le secteur de la santé occupe une place stratégique dans cette architecture: il permettrait au Hezbollah de renforcer son implantation sociale tout en bénéficiant indirectement des ressources de l’État libanais et de financements publics destinés à l’ensemble du système hospitalier.

Dans ce contexte, la décision du Koweït apparaît comme l’extension d’une stratégie régionale visant non seulement les structures sécuritaires ou financières du parti, mais aussi ses réseaux de services sociaux.

Un réseau sanitaire structuré et imbriqué dans l’État

Au fil des décennies, le Hezbollah a développé un vaste réseau médico-social articulé autour de plusieurs institutions, dont -principalement- la Société islamique de santé, considérée comme la principale structure médicale de la formation.

Reconnue officiellement par l’État libanais comme association et dotée du statut d’utilité publique, la Société islamique de santé élabore les politiques de santé du Hezbollah et gère des dizaines de centres médicaux et plusieurs hôpitaux.

Inscrite au ministère de l’Intérieur depuis 1988, elle constitue un partenaire opérationnel du ministère de la Santé, notamment dans la gestion des dispensaires et la distribution de médicaments fournis par des organisations internationales.

Selon une source bien informée, cette structure exploiterait son statut légal et son intégration au système de santé pour bénéficier de subventions publiques, de contrats d’hospitalisation et de programmes soutenus par l’État ou des agences internationales.

Le ministère de la Santé impliqué?

Aujourd’hui, la question qui se pose est celle de savoir quel est le degré d’imbrication entre le portefeuille de la Santé, aujourd’hui détenu par le ministre Rakan Nasreddine, proche du Hezbollah, et les établissements sanctionnés. Si aucune accusation officielle ne vise, pour l’instant, le ministère actuel, la décision koweïtienne pourrait relancer les interrogations sur l’orientation des financements publics, les contrats hospitaliers et l’éventuelle utilisation indirecte de fonds publics au profit de structures affiliées.

Selon Nidaa al-Watan, des institutions sanitaires proches du Hezbollah ont obtenu, à différentes périodes, des hausses significatives de plafonds financiers ou de financements publics via le ministère de la Santé.

Le quotidien cite, par exemple, l’augmentation substantielle des enveloppes accordées, à certains hôpitaux liés au réseau du Hezbollah, au lendemain de l’explosion survenue au port de Beyrouth en août 2020. Il souligne également que, malgré la fermeture de certains comptes bancaires du fait des sanctions américaines, des institutions affiliées à la formation continueraient de recevoir des financements publics via les budgets ministériels ou les programmes sociaux de l’État.   

Un signal politique du Golfe

Au-delà de la dimension sanitaire, la décision du Koweït revêt une portée politique majeure. D’après un ancien responsable du ministère de la Santé interrogé par Ici Beyrouth, la décision a uniquement valeur politique et morale et n’affecterait, en aucun cas, le travail et le fonctionnement des hôpitaux désormais sous sanctions.

Longtemps considéré comme l’un des États du Golfe les plus prudents vis-à-vis du Liban, l’émirat semble dès lors s’inscrire dans une ligne plus ferme envers les structures soupçonnées d’être liées au Hezbollah. D’autant plus que la démarche koweïtienne intervient dans un contexte de pressions financières croissantes sur le Hezbollah et de surveillance accrue des flux financiers transitant par des structures civiles ou humanitaires.

Au-delà des hôpitaux visés, c’est désormais toute l’imbrication entre structures étatiques, réseaux sociaux et influence du Hezbollah qui se retrouve scrutée, sur fond de bras de fer régional où la santé devient, à son tour, un terrain de confrontation.

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