Tripoli s’effondre. L’État aussi.

Ce qui s’est produit hier à Bab el-Tebbané, après le drame survenu il y a deux semaines à Qobbé, n’est ni un accident isolé ni une fatalité. C’est le symptôme le plus brutal d’un État aussi vétuste, aussi abandonné et aussi fissuré que les immeubles qui s’écroulent sur leurs habitants.

À Tripoli, deuxième capitale du pays, des bâtiments menacent ruine, des quartiers entiers vivent dans la peur permanente, et la ville est désormais officiellement déclarée sinistrée. Une qualification lourde de sens, presque irréelle, tant elle devrait provoquer un électrochoc national. Or, il n’en est rien.

Les citoyens, eux, sont laissés à eux-mêmes. Pas d’indemnisations. Pas de relogement digne. Pas de mesures préventives pour éviter de nouveaux drames. Rien, sinon la peur quotidienne et l’abandon total. Les immeubles fissurés restent (presque) debout, les alertes s’accumulent, mais l’État brille par son absence.

Face à ces tragédies à répétition, les responsables politiques et les élus locaux récitent toujours le même scénario : des communiqués de condoléances, des déclarations indignées, des dénonciations vagues de la « négligence » et de « l’abandon de l’État ». Puis plus rien. Aucun plan d’urgence, aucune prise en charge sérieuse des sinistrés, aucune action concrète pour sécuriser les bâtiments menaçant de s’effondrer.

Même le conseil municipal de Tripoli illustre cette démission généralisée. Il a annoncé avoir mis sa démission à la disposition du ministre de l’Intérieur — sans jamais la présenter réellement, sans assumer pleinement ses responsabilités, sans provoquer le sursaut institutionnel que la situation exige. Une démission de façade, à l’image d’un pouvoir local paralysé et d’un État qui se dérobe.

Pire encore, ces drames deviennent des opportunités. Des visites éclair, des photos devant les décombres, des promesses creuses – surtout à l’approche des échéances électorales. L’exploitation politique du malheur des habitants de Tripoli est devenue une pratique banale, presque assumée. On capitalise sur la colère, sur la misère, sur la peur, sans jamais s’attaquer aux causes profondes.

Il y a deux semaines, après le drame de Qobbé, le Premier ministre, Nawaf Salam, avait pourtant promis de traiter le dossier de Tripoli en urgence. D’agir. De prévenir de nouveaux effondrements. Deux semaines plus tard, rien n’a été fait. Aucun chantier, aucune mesure exceptionnelle, aucun signal tangible d’une prise de conscience réelle. Les habitants continuent de dormir sous des plafonds fissurés, dans des immeubles qui tiennent par miracle.

Tripoli ne s’effondre pas seulement physiquement. Elle est le miroir d’un État en décomposition avancée, incapable d’assurer l’une de ses missions les plus élémentaires : protéger ses citoyens. Tant que les responsables se contenteront de mots, tant que l’urgence sera reléguée derrière les calculs politiques, d’autres immeubles tomberont. Et avec eux, ce qu’il reste de crédibilité à un État déjà à bout de souffle.

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