L’homme universel ou l’homme transcendantal
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Le libéralisme globaliste cherche à imposer son idéal de l’homme nouveau : celui de la liberté, de l’inclusivité, de l’universalisme et du vivre-ensemble. Or, pour reprendre Ernest Renan, lorsque des principes, aussi nobles soient-ils, deviennent mortifères, c’est qu’ils ont perdu toute leur humanité pour se muer en idéologie.

À un moment où les mouvances gauchisantes tentent de dessiner un lien entre les valeurs identitaires et l’eugénisme nazi, il convient de définir la nature de l’identité. Le projet des progressistes est mondialiste et prétend effacer les frontières et uniformiser l’humanité en remplaçant les particularités culturelles par le multiculturalisme. Mais c’est surtout l’Occident qui dérange, et le christianisme en particulier, et c’est à lui, et à lui seul, qu’il est demandé de s’effacer devant l’idéologie de l’inclusivité. Cet effort n’a nullement été demandé aux pays de traditions non chrétiennes.

Le progressisme radical

L’Occident est sommé de s’auto-supprimer dans un processus d’autodétestation clairement défini et dénoncé par Sa Sainteté Benoît XVI. Ce pape décrit alors le multiculturalisme, sans cesse et passionnément encouragé et promu, comme étant parfois avant tout un abandon et un reniement de ce qui nous est propre. Car, dans sa sacralisation de la personne humaine pourvue d’une dimension transcendantale, le christianisme se pose comme principal obstacle à l’homme nouveau, universel et déraciné, promu par l’eugénisme du progressisme.

Le libéralisme radical et progressiste recherche le bien absolu reposant sur l’homme seul, libéré de toute contrainte familiale, confessionnelle et nationale. Or, pour reprendre Ernest Renan, lorsque des principes, aussi nobles soient-ils, deviennent mortels pour un groupe donné, c’est qu’ils ont perdu toute leur humanité pour se transmuter en idéologie.

Sans racines, un arbre meurt, déplore le cardinal Robert Sarah. Dans cette perspective, saint Jean-Paul II évoque, non seulement le droit, mais aussi l’obligation de préserver le legs historique et l’héritage de l’identité. Benoît XVI avertit alors que, pour survivre, l'Europe a besoin d'une nouvelle acceptation de soi, certes critique et humble, avant de souligner : se essa vuole davvero sopravvivere (si celle-ci veut vraiment survivre).

L’identité

L’économiste et philosophe autrichien Friedrich Hayek, ainsi que l’écrivain et homme politique français Alain Peyrefitte, ont tous deux soulevé le rôle central de l’assise identitaire dans la croissance économique. Le respect de l’héritage contribue à la formation d’une société dite de confiance, ou « high-trust society ». Celle-ci garantit la stabilité et, par voie de conséquence, la prospérité économique. Ainsi, la prétention progressiste qui consiste à vanter la croissance économique en l’opposant à l’héritage d’un passé révolu et encombrant est l’indice d’une ignorance ou d’une omission volontaire.

En tentant de prouver le caractère changeant de l’identité, dans l’intention de dénigrer son existence, le progressiste radical révèle ici, une nouvelle fois, sa méconnaissance du concept même d’identité. Car, loin d’être une chose figée, l’identité est dynamique dans sa quintessence. Elle ne cesse de se réécrire, comme dirait Charles Taylor. Elle est évolutive, mais aussi cumulative. Elle est formée, comme l’écrit Michel Foucault, par ses enrichissements successifs et par le principe de l’altérité dont elle est le fruit. Opposer l’identitarisme à l’altérité est encore un indice de malhonnêteté intellectuelle.

Le pseudo-historien qui fait le rapprochement entre l’identitaire et l’eugénisme tente également la déconstruction de l’histoire. Par son historicisme réducteur, il remet en question tous les éléments du roman national, se concentrant, bien entendu, sur celui des chrétiens. Sans preuves tangibles, dit-il, il ne peut reconnaître l’existence de saint Jean Maron, ni de son armée mardaïte. Or l’histoire, déromancée et réduite à une science froide, devient stérile selon Ernest Renan. Le roman national se construit sur les textes et l’archéologie, mais aussi sur les légendes, les aspirations et l’imaginaire collectif.

Le souvenir et l’oubli

Pour un progressiste, l’identité est raciste et se fonde sur la génétique. Et pourtant, dans sa conférence à la Sorbonne en 1882, Ernest Renan démontrait que la nation – expression politique de l’identité – n’est pas à critère racial puisqu’elle peut être formée d’un mélange de populations diverses : celtiques, ibériques et germaniques, comme en France, ou encore gauloises, étrusques et grecques, comme en Italie. Elle n’est pas non plus basée sur la langue, car voici l’Égypte devenue arabophone, et la Prusse qui a connu un cas de mutation linguistique en abandonnant le slave.

La foi, pas plus que la langue, ne peuvent définir des nations, sinon comment expliquer le voisinage de pays distincts partageant une religion commune ? Les frontières naturelles ne présentent pas un critère suffisant, notamment dans le cas de territoires, de chaînes de montagne ou d’îles découpées par des frontières politiques.

Ce n’est pas parce que les hommes habitent certaines montagnes et rivières qu’ils forment un peuple, disait Johann Gottlieb Fichte, mais au contraire, les hommes habitent ensemble parce qu'ils étaient déjà un peuple par une loi de la nature qui est bien supérieure. Comment expliquer que Maronites, Syriaques, Latins, Melkites et Arméniens se soient rassemblés sur une même montagne, entre Bkerké et Bzommar, pour former un ensemble cohérent ?

La nation

La nation ne se construit nullement sur une communauté de race ou sur un plan génétique, encore moins sur le rejet de l’autre comme voudrait le faire croire le progressiste radical. Elle se forme sur un projet spirituel, sur une lecture commune et idéalisée du passé, et sur des aspirations communes pour l’avenir espéré. Pour Ernest Renan, elle est la concrétisation de la conscience morale d’une agrégation d’hommes. Elle n’est ni le fruit des montagnes, ni des fleuves, ni des îles, mais celui du principe spirituel voulu par ce que Renan appelle la chose sacrée et qui n’est autre que le peuple.

Le peuple est une agrégation d’hommes et de femmes qui savent se souvenir ensemble et oublier ensemble. Ils rédigent leur histoire romancée avec une mémoire sélective et partiale animée par leurs affinités et aspirations communes. La nation qu’ils chérissent et bâtissent n’est érigée contre personne. Elle est un lieu d’amour où se transmettent l’héritage et le culte des ancêtres, pour reprendre encore Renan.

La nation ne s’oppose en rien à l’universalisme du christianisme. Il faut rappeler, écrit le philosophe chrétien Philippe Sers, que l’idée de nation est importante dans la pensée chrétienne. Chaque nation a sa vocation personnelle propre. Chaque nation s’apparente à une personne qui accomplit une mission. L’idée d’une nation-personne ne se construit pas autour d’un projet matériel, mais spirituel.

La sacralisation des frontières naturelles, des superficies et des constitutions peut être aussi nocive que le principe racial. Seul le peuple est pourvu d’une dimension sacrée, et seul lui est capable de dessiner les formes de sa nation. Par ses souvenirs et ses oublis, par ses aspirations, ses affinités et sa spiritualité, il connaît ses besoins et les garanties de sa liberté, bien mieux que les élites aveuglées par les idéologies montantes. C’est donc la population locale qu’il convient de consulter en cas de bouleversements sociopolitiques. Car rien n’est immuable, et l'existence d'une nation, écrit Renan, est un plébiscite de tous les jours.

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