Le gouvernement choisit la facilité… et les Libanais trinquent
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Malgré les justifications avancées par le gouvernement, qui affirme vouloir venir en aide aux fonctionnaires, les instances syndicales dénoncent une nouvelle fuite en avant. Selon elles, le pouvoir a, une fois encore, opté pour la solution de facilité: puiser dans les poches des citoyens au lieu de s’attaquer aux véritables sources de gaspillage et de corruption.  Reste à savoir s’il cédera sous la pression de la rue ou s’il maintiendra le cap, au risque d’ébranler davantage une stabilité sociale déjà au bord de la rupture.

Les retombées de la décision gouvernementale d’octroyer six salaires supplémentaires aux employés du secteur public ne se sont pas estompées. L’annonce a été assortie d’une hausse de 300.000 livres libanaises du prix du bidon d’essence et d’un relèvement de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) à 12 %.

Ce qui était présenté comme une mesure de soutien social a aussitôt suscité une vague de contestation parmi les syndicats et les organisations ouvrières et éducatives. Tous dénoncent un financement prélevé directement sur les citoyens, susceptible d’entraîner une nouvelle flambée des prix et d’attiser les tensions entre les différentes composantes de la société.

Carburants: «La hausse se répercutera sur tous les prix»

Dans ce contexte, le président du syndicat des propriétaires de stations-service au Liban, Georges Brax, a confié à Houna Loubnan, que le syndicat n’avait pas été informé en amont de la décision. «Nous avons été surpris, comme les citoyens, d’apprendre par les médias l’augmentation de 300.000 livres du bidon d’essence», a-t-il déclaré.

S’il reconnait que le syndicat ne dispose d’aucun levier pour infléchir la décision, M. Brax en conteste vigoureusement les effets. Selon lui, cette hausse «se répercutera inévitablement sur l’ensemble des prix des marchandises», provoquant une nouvelle érosion du pouvoir d’achat.

À ses yeux, le gouvernement a choisi «la facilité» pour engranger rapidement des recettes, en misant sur les taxes imposées aux carburants, plutôt que d’explorer d’autres pistes, telles qu’une augmentation des droits sur les produits de luxe ou une lutte effective contre les multiples sources de gaspillage.

Il souligne en outre qu’une hausse supplémentaire d’un point de la TVA accentuera la pression sur les ménages, dans un contexte où les salaires ont déjà été sévèrement amputés par la crise.

Militaires retraités: «Prendre à un pauvre pour donner à un autre»

Du côté des militaires à la retraite, le général de brigade à la retraite Georges Nader estime que le gouvernement «n’a pas répondu à nos revendications; il a pris dans la poche d’un pauvre pour donner à un autre». «On nous a placés en confrontation avec l’opinion publique», déplore-t-il.

Par ailleurs, il rappelle que leur principale revendication consiste à porter les salaires à 50 % de leur valeur réelle d’avant la crise de 2019. Or, les mesures adoptées ne dépassent pas 30 %, «sans qu’aucune volonté sérieuse ne se dessine pour atteindre les 50 %».

Georges Nader critique en outre l’imposition de nouvelles taxes, estimant qu’une hausse d’environ 300.000 livres du prix de l’essence, soit près de quatre dollars, dépasse les capacités des citoyens. Il évoque des sources alternatives de revenus que l’État aurait pu mobiliser, notamment la lutte contre la fraude douanière, le dossier des propriétés maritimes, ou encore la rationalisation des dépenses liées aux conseillers et aux organismes publics.

Enseignants contractuels: «Une erreur lourde de conséquences»

Le mouvement des enseignants contractuels a lui aussi exprimé son rejet du mode de financement retenu. Son coordinateur, Hamza Mansour, a déclaré à Houna Loubnan qu’ils ne s’attendaient pas à ce que les augmentations proviennent d’un secteur productif, «car nous ne sommes pas un pays productif», mais qu’ils ne s’attendaient pas non plus à ce qu’elles soient financées «aux dépens des citoyens de cette manière».

Il précise que l’augmentation équivalente à six salaires représente environ la moitié du salaire de base des enseignants titulaires et n’inclut pas les indemnités de productivité. Pour les contractuels du secondaire, la hausse effective ne dépasserait pas trois dollars et demi, et seulement deux dollars pour les contractuels du primaire rémunérés à l’heure. À ses yeux, «ce qui s’est produit est une erreur, et elle s’est faite au détriment des citoyens».

Syndicats: «Une des décisions les plus dangereuses»

De son côté, le président de l’Union nationale des syndicats des ouvriers et employés au Liban, Castro Abdallah, a durci le ton. Dans un entretien accordé à Houna Loubnan, il affirme que l’augmentation du prix de l’essence a d’ores et déjà entraîné une hausse généralisée des prix».

Il qualifie la décision de «l’une des plus dangereuses prises à ce moment précis», allant jusqu’à affirmer qu’il s’agit de «la pire gouvernement comparé aux précédents», accusant l’exécutif de pratiquer une politique «brutale» et «inhumaine».

Castro Abdallah indique que l’Union a entamé des consultations avec des forces syndicales et des organisations populaires afin d’envisager des actions de mobilisation. Il assure que les mouvements seront menés «de manière rationnelle», tout en appelant le gouvernement à revenir sur sa décision avant que la situation ne se détériore davantage.

Des mesures palliatives au lieu de réformes structurelles

Au-delà des justifications avancées par le gouvernement, qui affirme vouloir soutenir les fonctionnaires, les instances syndicales persistent à voir dans ces décisions une réponse conjoncturelle à une crise structurelle. Selon eux, faire supporter aux citoyens le coût des augmentations par la hausse des carburants et de la TVA ne relève pas d’une réforme budgétaire, mais d’un simple déplacement du fardeau, au risque d’en aggraver les effets.

Pour les opposants, faire supporter aux citoyens le coût des augmentations par la hausse du prix des carburants et de la TVA ne constitue pas une réforme budgétaire, mais un simple report de la crise, au prix de son aggravation.

Les critiques se multiplient ainsi autour d’un même constat: le gouvernement ne traiterait pas les causes profondes du mal, mais se contenterait d’en gérer les symptômes par une politique du fait accompli.

Reste à savoir s’il cédera sous la pression populaire ou s’il maintiendra le cap, quitte à fragiliser davantage un équilibre social déjà extrêmement précaire.

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