Le mot est provocateur. Il choque. Mais il traduit un sentiment de plus en plus répandu : le Liban vit en situation d’otage. Otage d’un système politique qui s’auto-protège. Otage d’un rapport de forces armé qui dépasse l’État. Otage d’un gouvernement qui parle de réformes pendant que la société s’effondre.
Sous la direction de Nawaf Salam, l’exécutif promet rigueur, redressement, crédibilité internationale. Le discours est calibré, rassurant pour les chancelleries et les institutions financières. Mais dans les rues de Tripoli, de Saïda ou de Beyrouth, la réalité est tout autre : pauvreté galopante, infrastructures délabrées, services publics en décomposition, jeunesse en exil permanent.
Le contraste est brutal. D’un côté, une narration technocratique. De l’autre, un pays en ruine.
L’État sous tutelle intérieure
Le Liban n’est pas seulement en crise économique. Il est en crise de souveraineté. Tant que le Hezbollah conserve une capacité militaire autonome et impose son agenda stratégique, l’État demeure partiellement neutralisé.
Ce déséquilibre crée une double paralysie :
- À l’intérieur, aucune réforme structurelle ne peut réellement s’imposer sans tenir compte d’un rapport de force sécuritaire qui échappe au gouvernement.
- À l’extérieur, le pays apparaît comme fragile, instable, imprévisible — ce qui renforce sa dépendance financière.
Dans ce schéma, le gouvernement administre, mais ne décide pas pleinement. Il gère la pénurie, sans maîtriser les leviers fondamentaux de puissance.
Tripoli, symbole d’un abandon
Tripoli incarne cette faillite. Deuxième ville du pays, elle cumule pauvreté, chômage massif, marginalisation chronique. Les promesses de développement se succèdent depuis des décennies ; aucune ne s’est matérialisée.
Quand un État laisse sa deuxième agglomération s’enfoncer dans la précarité, il ne s’agit plus d’un simple retard économique. C’est le signe d’une structure politique incapable d’assurer l’équité territoriale.
Un pays qui abandonne ses périphéries se fragilise de l’intérieur.
La réforme comme mantra
Nawaf Salam martèle que tout s’arrangera si les « réformes » suivent leur cours. Ajustements fiscaux, réorganisation budgétaire, mesures impopulaires présentées comme nécessaires : l’argument est toujours le même. Il faut serrer la ceinture aujourd’hui pour reconstruire demain.
Mais une question demeure : réforme de quoi, et pour qui ?
Lorsque les décisions se traduisent par des hausses de taxes, des augmentations de prix et une pression accrue sur des ménages déjà exsangues, la réforme ressemble davantage à un transfert de charge qu’à une restructuration équitable.
La crédibilité internationale devient une priorité affichée. Plaire aux organisations financières, rassurer les bailleurs, démontrer la « bonne gouvernance » : cette quête de validation externe donne l’impression que l’audience principale du gouvernement n’est plus le citoyen libanais, mais la communauté internationale.
Or un État ne se reconstruit pas uniquement par la conformité aux exigences extérieures. Il se reconstruit par la confiance intérieure.
L’illusion du contrôle
Le Liban vit aujourd’hui une illusion : celle d’un processus sous contrôle. Les communiqués officiels parlent de trajectoire, de plan, de stabilisation graduelle.
Mais sur le terrain :
* L’inflation ronge les revenus.
* Les salaires perdent leur valeur réelle.
* Les services publics s’effritent.
* L’émigration vide le pays de ses compétences.
La population observe un gouvernement qui affirme tenir la barre, alors que le navire prend l’eau de toutes parts.
(Ta)Liban : le glissement symbolique
Le titre « (Ta)Liban » n’est pas un amalgame religieux ni une simplification caricaturale. Il renvoie à un glissement : celui d’un État qui perd progressivement sa capacité d’autonomie politique, économique et sécuritaire.
Un pays où :
* Le pouvoir réel ne coïncide pas toujours avec le pouvoir institutionnel.
* Les décisions économiques sont dictées par l’urgence financière.
* Les citoyens paient le prix d’un système qu’ils ne contrôlent pas.
Être en otage, ce n’est pas seulement subir une force armée. C’est être privé de marge de manœuvre collective. C’est voir ses choix confisqués, ses priorités redéfinies par d’autres, ses sacrifices exigés sans garantie de redressement.
Une nation à bout de souffle
Le plus inquiétant n’est peut-être pas l’effondrement économique. C’est l’érosion de la confiance.
Quand les Libanais n’attendent plus rien de leurs dirigeants, quand ils anticipent chaque décision comme une nouvelle contrainte, quand l’horizon se limite à l’émigration ou à la survie quotidienne, le contrat social est rompu.
Nawaf Salam veut apparaître comme l’homme de la situation. L’histoire jugera. Mais aujourd’hui, le pays ne cherche pas une image rassurante. Il cherche une rupture réelle, un rééquilibrage du pouvoir, une réforme qui ne soit pas seulement budgétaire mais politique.
Le Liban n’a pas seulement besoin d’ajustements. Il a besoin de retrouver sa liberté d’action.
Sans cela, il restera ce que beaucoup redoutent déjà : un pays suspendu, immobilisé, pris en otage de ses propres contradictions.




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