Colonisation: l’effacement des médecines autochtones
Colonisation et médecine : quand disqualifier les guérisseurs devient un outil de pouvoir. ©Ici Beyrouth

Bien avant la médecine moderne, soigner relevait d’un savoir mêlant sacré, pouvoir, expérience et transmission orale. Des coupeurs de feu à l’Antiquité, du Moyen Âge à la monarchie sacrée, des guérisseuses persécutées à l’institutionnalisation de la médecine savante, cette série retrace une histoire longue et souvent refoulée du soin. Elle s’attache désormais au XIXe et au début du XXe siècle, lorsque la colonisation impose la médecine occidentale en disqualifiant les savoirs autochtones.  

Au XIXe siècle et au début du XXe, la colonisation ne se limite pas à la conquête des territoires et des ressources. Elle s’exerce aussi sur les corps. Dans les empires coloniaux, la médecine occidentale devient un instrument de pouvoir, chargé de transformer les sociétés dominées jusque dans leur manière de comprendre la maladie, la souffrance et la guérison.

La médecine coloniale se présente comme scientifique, rationnelle et moderne. Elle s’inscrit dans le récit de la «mission civilisatrice», censée apporter hygiène, progrès et salut à des populations jugées arriérées. Dans ce cadre, les médecines autochtones sont disqualifiées. Elles sont réduites à des croyances, des superstitions ou des pratiques dangereuses, incompatibles avec la modernité importée.

Pourtant, dans de nombreuses sociétés d’Afrique, d’Asie ou des Amériques, les guérisseurs occupent une place centrale. Ils soignent par les plantes, les gestes, la parole et le rituel, mais jouent aussi un rôle social essentiel. Ils interprètent la maladie, accompagnent les passages de vie, rétablissent des équilibres rompus entre l’individu, le groupe et l’environnement. Leur autorité repose sur une connaissance fine des corps et des territoires.

En les marginalisant, le pouvoir colonial ne s’attaque pas seulement à des pratiques médicales, mais à des systèmes de sens entiers. La maladie n’est plus comprise comme un déséquilibre global, mais comme un dysfonctionnement biologique à corriger. Le soin se détache de la communauté pour entrer dans l’institution: dispensaires, hôpitaux, campagnes sanitaires.

Les administrations coloniales encadrent strictement l’exercice du soin. Dans certains territoires, des lois interdisent ou limitent l’activité des guérisseurs locaux. Ceux-ci sont accusés d’entraver les politiques de santé publique, de détourner les populations des structures officielles, voire de nourrir des formes de résistance. Soigner hors du cadre colonial devient un acte suspect.

La médecine sert aussi à gouverner. Les campagnes de vaccination, de lutte contre les épidémies ou d’assainissement urbain visent autant à protéger les populations qu’à sécuriser la main-d’œuvre et stabiliser l’ordre colonial. Le corps colonisé devient un objet de gestion, surveillé, mesuré, classé. La santé publique se confond avec le contrôle social.

Les missions chrétiennes participent pleinement à ce processus. En associant soins et évangélisation, elles contribuent à délégitimer les pratiques locales, souvent assimilées au paganisme. Guérir selon les traditions autochtones peut être perçu comme un refus de la religion et de la modernité occidentales. Le soin devient alors un terrain de confrontation culturelle.

Pour autant, l’effacement n’est jamais total. Malgré les interdictions et la stigmatisation, les médecines autochtones persistent. Elles se transmettent dans la discrétion, s’adaptent, se transforment. Dans la pratique, de nombreuses populations naviguent entre hôpitaux coloniaux et guérisseurs traditionnels, selon la nature de la maladie, le coût des soins ou la confiance accordée.

Cette coexistence révèle les limites de la médecine coloniale. Si elle apporte des avancées réelles, elle répond rarement aux dimensions symboliques et sociales de la souffrance. Les médecines autochtones continuent alors d’offrir ce que la médecine importée néglige: une parole, un sens, une inscription de la maladie dans une histoire collective.

L’héritage de cette période est encore visible aujourd’hui. Dans de nombreux pays anciennement colonisés, les systèmes de santé portent la trace de cette hiérarchie imposée entre savoirs dits modernes et savoirs traditionnels. Les débats contemporains sur la reconnaissance des médecines locales, sur la décolonisation des savoirs ou sur l’intégration des pratiques traditionnelles trouvent ici leurs racines.

L’histoire de la médecine coloniale montre ainsi que soigner n’a jamais été un geste neutre. En disqualifiant les guérisseurs autochtones, le pouvoir colonial a cherché à imposer une vision du monde autant qu’un modèle de soin. Mais ces savoirs, marginalisés sans être éradiqués, continuent de circuler, rappelant que la guérison ne se réduit jamais à une seule manière de penser le corps.

À suivre: Temps de guerre : quand les crises redonnent une place aux guérisseurs

 

 

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