Pourquoi a-t-on l’impression de tomber avant de s’endormir?
Ce sursaut juste avant l’endormissement ? Un mécanisme clé du cerveau au seuil du sommeil. ©Shutterstock

Juste au moment où le sommeil nous gagne, il arrive que le corps sursaute, comme happé par le vide. Ce phénomène banal, parfois impressionnant, révèle la complexité des mécanismes cérébraux à l’œuvre lors de la transition entre l’éveil et le sommeil.

Qui n’a jamais vécu cette scène: les yeux se ferment, le corps se relâche, et soudain une secousse brutale, accompagnée d’une sensation de chute, vous ramène à l’état d’éveil? Ce phénomène porte un nom précis: la secousse hypnique, également appelée sursaut hypnagogique ou myoclonie d’endormissement. Il survient dans la phase très particulière qui précède l’endormissement, lorsque le cerveau quitte progressivement l’état de veille pour entrer dans les premiers stades du sommeil.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette expérience n’a rien d’exceptionnel. Les spécialistes du sommeil estiment que près de deux tiers de la population en font l’expérience au moins une fois dans leur vie, parfois de manière occasionnelle, parfois plus fréquente. Dans l’immense majorité des cas, elle est parfaitement bénigne.

Pour comprendre ce sursaut, il faut s’intéresser à ce moment charnière où le cerveau modifie son fonctionnement. À l’endormissement, l’activité cérébrale ralentit, la vigilance diminue, la respiration devient plus régulière et les muscles commencent à se relâcher. Or, ces changements ne se font pas toujours de manière parfaitement synchronisée.

Selon l’hypothèse la plus communément admise, la secousse hypnique résulterait d’un léger décalage entre la détente musculaire et l’interprétation qu’en fait le cerveau. Ce dernier pourrait percevoir ce relâchement soudain comme un signe de perte de posture ou de chute imminente, déclenchant alors une contraction musculaire réflexe destinée à «rattraper» le corps.

La sensation de vertige ou de chute dans le vide serait donc une illusion sensorielle, produite par un cerveau encore partiellement éveillé, cherchant à interpréter des signaux ambigus.

Si les secousses hypniques sont courantes, certains facteurs peuvent en augmenter la fréquence ou l’intensité. Les études en médecine du sommeil montrent que le phénomène est plus fréquent en cas de stress, d’anxiété, de fatigue importante ou de privation de sommeil. Un cerveau sursollicité a plus de difficulté à «lâcher prise» au moment de l’endormissement.

La consommation de stimulants joue également un rôle. Caféine, nicotine, voire certains médicaments, maintiennent le système nerveux en état d’alerte, rendant la transition vers le sommeil plus abrupte. De même, des horaires de coucher irréguliers ou une exposition prolongée aux écrans avant de dormir peuvent perturber les mécanismes naturels de l’endormissement.

Dans ces conditions, la secousse hypnique devient parfois plus impressionnante, pouvant s’accompagner d’une accélération du rythme cardiaque, d’une brève sensation d’angoisse ou d’images mentales fugaces proches du rêve.

Une hypothèse plus spéculative, mais souvent évoquée, inscrit ce phénomène dans une perspective évolutive. Certains chercheurs suggèrent que ce réflexe pourrait être un vestige de mécanismes ancestraux destinés à prévenir les chutes, à une époque où nos ancêtres dormaient dans des environnements instables, comme les arbres ou les falaises.

Selon cette lecture, le cerveau conserverait une forme de réflexe de sécurité archaïque, activé lorsque le relâchement musculaire est perçu comme une menace. Si cette hypothèse reste difficile à démontrer scientifiquement, elle illustre néanmoins la manière dont notre physiologie moderne porte encore la trace de contraintes anciennes.

Dans la quasi-totalité des cas, la secousse hypnique ne nécessite aucune prise en charge médicale. Elle ne constitue pas un trouble du sommeil à part entière et n’est pas associée à des maladies neurologiques. Elle doit être distinguée d’autres formes de myoclonies pathologiques, beaucoup plus rares, qui surviennent en dehors du contexte de l’endormissement.

Cependant, si ces sursauts deviennent très fréquents, s’accompagnent d’une anxiété majeure, ou perturbent durablement le sommeil, il peut être utile d’en parler à un médecin. Une meilleure hygiène du sommeil – régularité des horaires, réduction des stimulants, gestion du stress – suffit le plus souvent à en réduire la fréquence.

Au fond, la secousse hypnique est moins un dysfonctionnement qu’un témoignage de la complexité du cerveau humain. Elle rappelle que l’endormissement n’est pas une extinction progressive, mais une réorganisation fine et dynamique de nos systèmes nerveux, moteurs et sensoriels.

Ce bref vertige, parfois déroutant, marque le passage entre deux mondes: celui de la vigilance consciente et celui du sommeil. Une frontière fragile, où le cerveau ajuste encore ses derniers paramètres avant de nous laisser glisser, enfin, dans le repos.

 

Sources
– Sleep Foundation, Hypnic Jerks
– National Sleep Foundation, parasomnies et endormissement
– Revue scientifique Nature, neurosciences du sommeil

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