Et si l’on entrait dans l’Histoire par la cuisine? Derrière les grandes figures se cachent parfois des plats, parfois des habitudes, parfois de véritables rituels. Cette série explore des mets emblématiques associés à des figures célèbres, reflets d’un goût personnel et d’un contexte historique. À chaque épisode, une histoire, une pratique, une transmission. Après les plaisirs populaires d’Elvis Presley, l’élégance d’Audrey Hepburn, la sobriété de Marilyn Monroe, la rigueur de Winston Churchill et les racines américaines de George Washington, changement de perspective: au Japon du XVIᵉ siècle, Sen no Rikyū fait du matcha bien plus qu’une boisson, un art du silence et de l’essentiel.
Au Japon du XVIᵉ siècle, le thé est déjà une boisson ancienne, importée de Chine et associée aux élites. Mais avec Sen no Rikyū, il cesse d’être un signe de raffinement mondain pour devenir un art de vivre, presque une voie spirituelle. Maître de thé au service des plus puissants seigneurs de son temps, Rikyū transforme radicalement la pratique du thé en codifiant la cérémonie du chanoyu. Au cœur de ce rituel: le matcha, thé vert en poudre, à la fois boisson, geste et expérience intérieure.
Avant Rikyū, la dégustation du thé est souvent marquée par l’ostentation. Les objets chinois précieux, les pavillons luxueux et la démonstration de richesse dominent. Rikyū rompt avec cette logique. Influencé par le bouddhisme zen, il impose une esthétique de la sobriété extrême. Le thé n’est plus un spectacle, mais un moment de concentration et de présence. Chaque détail compte, mais aucun ne cherche à impressionner.
La cérémonie du thé, le chanoyu, devient sous son impulsion un rituel rigoureusement structuré. Les gestes sont lents, précis, répétés jusqu’à l’épure. Quatre principes gouvernent l’ensemble : l’harmonie, le respect, la pureté et la tranquillité. Ils ne sont pas des concepts abstraits, mais des expériences concrètes. L’hôte nettoie les ustensiles devant les invités, non pour les rendre propres, mais pour signifier l’attention portée à l’instant. Le silence est avant tout un espace partagé.
Le matcha occupe une place centrale dans ce dispositif. Introduit au Japon par des moines bouddhistes dès le XIIᵉ siècle, ce thé en poudre est déjà associé à la méditation. Contrairement aux thés infusés, le matcha est entièrement consommé: la feuille réduite en poudre est fouettée avec de l’eau chaude. Le corps absorbe tout, sans reste. Cette absorption totale correspond à l’esprit du zen : ne rien laisser de côté.
À l’époque de Rikyū, la production du matcha est déjà un processus exigeant. Les théiers sont ombragés avant la récolte afin d’intensifier la couleur verte et la douceur du thé. Les feuilles sont ensuite cuites à la vapeur, séchées, puis lentement broyées à la meule de pierre. Ce travail patient donne une poudre fine, d’un vert profond. Là encore, la technique sert une philosophie: atteindre la justesse par la lenteur.
Rikyū associe le matcha à une esthétique nouvelle, appelée wabi-sabi. Elle valorise l’imperfection et l’asymétrie.
Les bols ne sont pas réguliers, les pavillons de thé sont petits, parfois même austères. L’entrée est basse, obligeant chacun à s’incliner. Dans cet espace réduit, les hiérarchies sociales s’effacent. Seuls comptent le geste et l’instant. Boire le matcha devient un acte de présence totale.
La relation entre Rikyū et le pouvoir est complexe. Conseiller de chefs militaires redoutables, il impose pourtant une vision radicalement opposée à la démonstration de force. Cette tension conduira à sa chute. En 1591, il est contraint au seppuku. Sa mort scelle son mythe. Mais son enseignement survit. Les grandes écoles de thé japonaises se réclament encore de sa pensée, transmise de génération en génération.
Aujourd’hui, le matcha connaît un succès mondial. On le consomme en latte, en dessert, en smoothie. Cette popularité masque souvent son origine. Pour Rikyū, le matcha n’est ni un produit tendance ni un superaliment. Il est un support de transformation intérieure. Sa légère amertume, sa texture dense, sa préparation minutieuse invitent à ralentir et à ressentir.
Dans cette série dédiée aux plats et rituels des grandes figures historiques, le matcha fait figure d’exception. Avec Sen no Rikyū, le thé devient une pratique quotidienne fondée sur le peu, le silence et la justesse.
Préparer le matcha selon l’esprit du chanoyu
Ingrédients
– 1 à 2 g de matcha de qualité cérémonielle
– 70 ml d’eau chaude (non bouillante, environ 70–80 °C)
Préparation
Versez le matcha dans un bol. Ajoutez l’eau chaude. À l’aide d’un fouet en bambou, fouettez rapidement en formant un mouvement en “M” jusqu’à obtenir une mousse fine. Buvez immédiatement, en silence si possible, en prêtant attention à la couleur, à l’amertume et à la texture.




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