«Se chauffer n’est plus une routine, c’est devenu notre première dépense stratégique. Soit on achète du carburant, soit on remplit le réfrigérateur.» À 62 ans, Abou Dany, habitant de Marjayoun, résume le dilemme auquel sont confrontées de nombreuses familles du Liban-Sud: couvrir les besoins les plus élémentaires avec des ressources qui ne suffisent plus.

Depuis le cessez-le-feu de juin 2026, les frappes ont diminué, mais les explosions et les incidents sécuritaires continuent d’être signalés. Les destructions laissées par les combats pèsent toujours sur les conditions de vie, tandis que la crainte d’une nouvelle escalade empêche les habitants de se projeter. L’accalmie n’a pas effacé les conséquences de la guerre.

Des moyens de subsistance sacrifiés

Pour Fouad, la guerre a aussi signifié la vente de toutes ses vaches. Son troupeau constituait sa principale source de revenus. Aujourd’hui blessé, sans emploi et sans moyens pour reconstituer son élevage, il dépend de l’aide pour faire face à ses besoins. 

À Kawkaba, Chadi, propriétaire d’un supermarché, subit les difficultés d’approvisionnement et le recul de la consommation. «Il devient de plus en plus difficile de faire venir les produits et d’approvisionner le supermarché. Les rayons ne sont plus aussi remplis qu’avant. Les clients, eux, n’achètent que le strict nécessaire. L’activité tourne au ralenti et maintenir le commerce ouvert devient un véritable défi», explique-t-il.

Le ralentissement se reflète également dans les marchés locaux. À Nabatiyé, le marché populaire du lundi compte aujourd'hui environ 90 étals, contre 180 avant la guerre, selon les données recueillies sur place.

À Marjayoun, Mahmoud voit son salaire absorbé par les dépenses du foyer et les besoins médicaux de sa mère âgée. «Mon salaire ne suffit plus à couvrir les dépenses de la maison. Je dois subvenir aux besoins de mes enfants et acheter les médicaments de ma mère âgée. Les frais de scolarité s’ajoutent à tout cela. Chaque mois, je dois faire des choix et reporter certaines dépenses. Aujourd’hui, même les besoins les plus essentiels sont devenus difficiles à assurer», précise-t-il.

Ces témoignages mettent en évidence trois dimensions d’un même appauvrissement: la perte d’un outil de travail, le ralentissement de l’activité commerciale et l’insuffisance des revenus familiaux. La reprise ne se mesure donc pas uniquement à la réouverture des commerces ou au retour des habitants dans leurs logements. Elle dépend aussi de leur capacité à retrouver un emploi, à générer des revenus et à soutenir la demande locale.

L’aide humanitaire face à des besoins durables

Face à la précarité des familles, les dispositifs d’aide humanitaire et associative couvrent plusieurs besoins: alimentation, frais de scolarité, produits d’hygiène, médicaments, carburant et chauffage. Dans les villages frontaliers, ces interventions permettent à certains foyers de faire face aux dépenses les plus urgentes, sans toutefois compenser la perte de revenus ni la destruction ou l’interruption de leurs moyens de subsistance. 

Dans le seul caza de Marjayoun, un relevé des organisations locales fait état de 704 familles à Qlayaa, 459 à Jdeidet Marjayoun, 372 à Ebl el-Saqi, 203 à Bourj el-Moulouk et 120 à Deir Mimas. Ces chiffres correspondent aux familles recensées et à l’évaluation de leurs besoins, et non au nombre de foyers ayant effectivement bénéficié d’une aide.

En octobre, 1.040 colis alimentaires et 595 kits d'hygiène ont également été distribués à des familles de Bourj el-Moulouk, Qlayaa, Jdeidet Marjayoun et Ebl el-Saqi.

Ces aides répondent à des besoins immédiats, sans couvrir l’ensemble des dépenses auxquelles les ménages restent confrontés.

À Deir Mimas, Maya mesure concrètement l'importance de ce soutien. Confrontée à des dépenses qu'elle ne parvenait plus à assumer seule, elle a bénéficié de la prise en charge d'une partie des frais de scolarité de ses deux filles et de la fourniture de deux bidons de mazout. « Sans l'aide d'une ONG locale qui a pris en charge une partie des frais de scolarité de mes deux filles et nous a fourni deux bidons de mazout, nous aurions déjà dû fermer la maison », témoigne-t-elle.

L’aide permet ainsi d’amortir les effets immédiats de la crise, sans en traiter les causes économiques. Pour les familles privées de leur emploi ou de leurs moyens de production, elle constitue un relais indispensable, mais ne saurait remplacer un revenu régulier ni les conditions nécessaires à une reprise économique durable.

Une reprise qui ne suffit pas

À Kawkaba, l’ouverture d’un espace de restauration vise à soutenir l’activité locale et à créer des emplois. Pour Samir, un habitant du village, cette initiative a permis à certains résidents de continuer à vivre sur place: «Ce projet a permis à quelques habitants de rester et de tenir dans leur village.»

Mais maintenir une activité ne signifie pas nécessairement en vivre. Joseph, artisan, voit ses coûts de livraison depuis Saïda augmenter, alors que ses clients achètent moins. «Je travaille à perte juste pour garder ma boutique ouverte.» Un commerce peut ainsi rouvrir sans retrouver une clientèle suffisante pour couvrir ses charges.

La pression se répercute également sur les municipalités, sollicitées pour répondre aux demandes sociales, médicales, scolaires et financières, alors que leurs ressources restent limitées. Le président de la municipalité de Marjayoun, Sari Gholmieh, décrit cette surcharge:

«Nous sommes devenus le bureau des plaintes, des secours et des solutions. Je suis devenu tout à la fois. Élu, assistant social, ingénieur et psychologue.»

À Qlayaa, des familles constituent des réserves de nourriture, d’eau, de médicaments et de carburant, par crainte d’un nouvel isolement en cas de dégradation de la situation sécuritaire. Après des mois de guerre et de déplacements, cette précaution révèle le peu de marge dont disposent encore les habitants pour faire face à une nouvelle crise.  

À l’approche de l’hiver, le maintien sur place devient une épreuve supplémentaire pour les habitants du Liban-Sud. Dans des villages encore marqués par les déplacements, où les possibilités d’emploi restent limitées et les activités économiques fragiles, les familles voient leurs marges de manœuvre se réduire.

Le départ ne serait alors plus seulement imposé par les combats: il pourrait aussi devenir, pour certains, la conséquence de l’impossibilité économique de rester.