L’accusation est troublante. Le Hezbollah la balaie, le gouvernement libanais s’en désolidarise. Entre le démenti de la milice pro-iranienne et la mise au point des autorités, l’affaire remet en lumière une relation militaire que Beyrouth ne veut plus voir engager le Liban.
Mardi, le ministre de l’Intérieur du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale, Ibrahim Ali Ahmed Haidan, a affirmé que sept membres du Hezbollah figuraient parmi 21 experts militaires étrangers déployés auprès des Houthis. Selon lui, ces spécialistes participeraient directement à la conduite des opérations, au développement des capacités balistiques et des drones, à la guerre électronique et à la coordination des attaques maritimes.
Le Hezbollah n’a pas tardé à réagir. Il a catégoriquement rejeté ce qui lui est attribué, tandis que le président de la République, Joseph Aoun, et le Premier ministre, Nawaf Salam, ont rappelé, mercredi, le refus du Liban de toute ingérence d’individus ou de groupes libanais dans les affaires intérieures des pays arabes.
Les accusations yéménites remettent, dès lors, l’accent sur l’étendue des liens entre le Hezbollah et les Houthis, liens qui se sont progressivement étendus de la convergence politique à la coopération militaire et opérationnelle.
Une proximité idéologique qui ne repose pas sur la même doctrine religieuse
Le Hezbollah et les Houthis partagent plusieurs références politiques et idéologiques, au premier rang desquelles l’opposition à Israël et aux États-Unis, la dénonciation de l’influence occidentale et la revendication d’une lutte dite de «résistance». Cette proximité s’inscrit dans un environnement régional façonné par la révolution iranienne de 1979 et par la construction progressive d’un réseau de mouvements alliés à Téhéran.
Le rapprochement ne repose toutefois pas sur une identité religieuse commune. Le Hezbollah est issu du chiisme duodécimain, tandis que les Houthis s’inscrivent dans le zaïdisme, une branche du chiisme historiquement implantée dans le nord du Yémen. Les zaïdites ne reconnaissent pas la doctrine du douzième imam occulté, centrale dans le chiisme duodécimain iranien. Il convient toutefois de préciser que les Houthis ne représentent pas l'ensemble des zaïdites. Il s'agit d'un mouvement politique et militaire qui s'est développé à partir de cette tradition religieuse, en lui donnant une dimension idéologique et politique qui lui est propre.
Le mouvement houthi, également appelé Ansar Allah, est par ailleurs né d'un mouvement de renouveau zaïdite dans les années 1990, avant de devenir une organisation politico-militaire engagée dans une insurrection contre le pouvoir yéménite à partir de 2004. Il ne constitue donc pas une création iranienne sur le modèle du Hezbollah. Son rapprochement avec Téhéran s'est construit progressivement, autour d'intérêts régionaux communs et d'une convergence idéologique.
Le Hezbollah, un relais de savoir-faire militaire
C'est sur le terrain militaire que les relations entre les deux mouvements sont les plus concrètes. Selon une source bien informée, qui s’est confiée à Ici Beyrouth sous couvert d’anonymat, les contacts et les activités de formation remontent au moins au milieu des années 2000. D’ailleurs, un commandant du Hezbollah cité, en 2015, par le Financial Times, affirmait que les combattants houthis avaient d'abord été formés en Iran, avant de recevoir un entraînement au Liban et au Yémen.
Plus tard, en janvier 2018, l’armée yéménite diffusait le témoignage d’un combattant houthi capturé dans lequel celui-ci affirmait avoir suivi, avec 39 autres combattants, une formation dispensée par un expert du Hezbollah. D’autres témoignages de prisonniers houthis, rapportés la même année, ont également fait état de stages militaires et idéologiques assurés par des spécialistes de la milice chiite au Liban.
Il n’est pas sans rappeler qu’un an plus tard, soit en 2019, la présence de cadres du Hezbollah au Yémen a également été évoquée publiquement. Cette année-là, l’ancien secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait reconnu que des membres de la formation chiite avaient été tués au Yémen, insistant sur le fait que la milice n'avait pas à en avoir honte.
C’est dire que l’opération s’inscrit dans une répartition plus large des rôles au sein du réseau iranien. «L’Iran fournit aux Houthis un soutien militaire, technologique et logistique, tandis que le Hezbollah dispose d’une expérience acquise au fil des décennies de confrontation armée, notamment dans le domaine des missiles, des opérations asymétriques et de l’organisation militaire», note-t-on de source susmentionnée.
«Il constitue dans ce sens un relais potentiel entre les Houthis d’une part et l’Iran d’autre part, sans pour autant commander les premiers», ajoute-t-elle. Si les Houthis ont appris du Hezbollah à faire la guerre, jusqu’où cette expertise a-t-elle contribué à faire du Yémen un nouveau front de la stratégie régionale de Téhéran?