Le verdict des urnes américaines est sans appel: les démocrates ont remporté les deux chambres du Congrès, faisant basculer sept sièges au Sénat, notamment au Texas et dans l’Ohio. Mais la déclaration la plus percutante de cette soirée électorale n’est pas venue des vainqueurs; elle a surgi des rangs mêmes de l’administration. Le vice-président JD Vance a imputé la défaite à la guerre. Donald Trump, concédait que l’Iran y était pour quelque chose.
Nous avions écrit dans ces colonnes que les élections changent les signataires des décisions, rarement les décisions elles-mêmes. Cette lecture garde toute sa vérité. Trump persiste à clamer que l’Iran ne possédera pas l’arme nucléaire et qu’il signerait les mêmes choix si c’était à refaire. Nous avions également souligné que la victoire démocrate n’enterrait ni l’éventualité de frappes ni celle d’un accord avec Téhéran, mais qu’elle enserrait ces deux hypothèses dans une fenêtre de soixante jours.
Cette fenêtre est désormais entrouverte, et tout pèse en faveur d’un accord. Le président américain tempère les ardeurs de ceux qui prédisent de nouvelles frappes. Mohsen Rezaï brandit le message de Vance comme un signal «très positif». De son côté, Téhéran souffle que le détroit d’Ormuz pourrait rouvrir sous quarante-huit heures, à condition que Washington fasse le premier pas. Dans la foulée, le Brent a décroché d’environ 9 % en une seule séance. Les marchés ont voté bien avant les diplomates.
Le Liban peut-il pour autant souffler? Certainement pas.
Premier paradoxe de cette séquence. Un arrangement entre Washington et Téhéran est précisément le pari sur lequel mise le Hezbollah. Naïm Qassem ne s’en cachait pas, le qualifiant d’ultime levier pour son mouvement. Sauf que l’Iran négocie d’abord pour défendre ses propres intérêts. À chaque soubresaut diplomatique depuis le début de cette guerre, ses supplétifs régionaux en ont fait les frais. En novembre 2024, le front libanais a été dissocié de Gaza. En septembre dernier, le président iranien jurait que son pays n’était pas en guerre contre l’Arabie saoudite, et renvoyait les Houthis à leurs propres tourments. Un pacte scellé à Doha comportera immanquablement un volet libanais, mais cousu main en l’absence totale de la moindre voix libanaise.
Le deuxième paradoxe est plus inquiétant encore. Israël reste totalement hors-jeu de ce grand marchandage entre Washington et Téhéran. Pendant ce temps, l’échiquier politique israélien tangue dans le flou le plus total — les résultats sont entérinés, les tractations piétinent, aucun leader n’a encore reçu mandat de former un gouvernement, et le spectre de nouvelles législatives plane toujours.
Face à une Amérique qui négocie par-dessus son épaule avec l’Iran, Israël pourrait bien être pris de court et reporter toute sa pression sur l’unique théâtre d’opérations où il s’estime affranchi de tout accord préalable: le Liban. Au lendemain même du scrutin américain, un drone abattait un homme à Qabrikha — une première depuis le mois de septembre. Dans le même temps, la presse israélienne agite la saisie d’une cargaison d’explosifs à Dahr el-Baïdar comme un prétexte tout trouvé pour une frappe ciblée dans la banlieue sud de Beyrouth.
L’équation se trouve ainsi renversée: ce qui écarte le spectre d’une conflagration directe avec l’Iran risque d’aiguiser la violence de l’escalade au Liban. Les guerres ne s'évanouissent pas par magie au gré des traités; elles glissent simplement vers les terrains où la facture est la moins salée. Et, le Sud-Liban fait désormais figure de champ de bataille le plus économique de la région.
Quelles cartes reste-t-il aux mains de Beyrouth? Le mandat de la Finul s'achève le 31 décembre. L’Allemagne maintient une présence en mer, l’Union européenne prolonge pour trois ans une mission civilo-militaire, et le tandem franco-italien plaide pour une coalition de substitution.
C’est la preuve d’un cordon ombilical international qui persiste, mais cela ne fait pas une force d’interposition dotée d’un mandat sur le terrain. Sur le front intérieur, le parquet militaire a bien pondu son réquisitoire dans l’affaire des explosifs, mais le dossier piétine toujours dans l’attente d’un renvoi devant le Conseil judiciaire.
L’axe avait tout misé sur les élections dans ces deux capitales. Les urnes ont parlé, ne livrant au Liban qu'un accord négocié sans lui et un front qu'il ne pilote plus.
La leçon n'en est que plus implacable, teintée d'une urgence absolue: il revient à l’État libanais de trancher la question des armes par lui-même, et de le faire sans délai, avant que son sort ne soit scellé à la va-vite au bas d’une note à Doha ou épinglé comme simple cible sur une carte d’état-major à Tel-Aviv.
Car, au grand bal des calculs géopolitiques, une règle d’airain traverse les siècles: ceux qui ne s’assoient pas autour de la table finissent inévitablement au menu.