Les trois principaux projets de coopération proposés entre les maronites et le Yichouv furent: «Le Liban, sanctuaire pour les Juifs» (1935), le «Club Palestine-Liban» (1935) et le «traité Yichouv–Liban» (1933–1936).
Les premiers contacts entre les maronites et le Yichouv remontent à 1913. Dans le contexte de la domination ottomane, l’idée d’une alliance judéo-chrétienne(1) leur apparut comme une démarche naturelle. Les relations se développèrent ensuite en marge de la Conférence de la paix de Paris, parallèlement aux négociations menées dans la galerie des Glaces de Versailles, qui aboutirent à la signature du traité de paix du 28 juin 1919.
Le traité Sfeir-Hankin (1920)
En 1919, le maronite Najib Sfeir présenta à Haïm Weizmann un projet de partage de la Grande Syrie selon des critères ethnoculturels. Celui-ci prévoyait la création d’un Liban chrétien, d’une Palestine juive et d’une Syrie à majorité musulmane.
Le 26 mars 1920, il conclut avec Yehoshua Hankin(2), représentant de l’Agence juive, un projet d’accord prévoyant une reconnaissance réciproque de la Palestine comme foyer national juif et du Liban comme État chrétien indépendant.
Le traité demeura sans effet, ses signataires ne disposant d'aucune autorité représentative officielle. Les compétences institutionnelles de Yehoshua Hankin se limitaient principalement à l'acquisition de terres(3) pour l’Agence juive, tandis que Sfeir et les deux maronites qui l’accompagnaient ne semblaient représenter qu’eux-mêmes. Cette tentative de 1920 révèle néanmoins le climat d’enthousiasme réciproque qui caractérisait alors ces deux communautés.
Sfeir réapparut en 1931 lorsqu’il proposa à Haïm Arlosoroff la constitution d’une opposition chrétienne à la Conférence islamique réunie à Jérusalem en décembre 1931 contre le Yichouv(4).
Les trois grands projets
Dans un contexte où le projet d’un foyer national juif suscitait un profond scepticisme international, le Yichouv avait besoin de démontrer aux puissances occidentales que les aspirations juives n’étaient pas unanimement perçues comme une menace au Proche-Orient.
Les maronites constituaient alors l’un des rares partenaires régionaux susceptibles d’offrir un contrepoids à l’hostilité exprimée par la majorité des responsables politiques arabes. C’est dans cette perspective que le dossier maronite fut confié au département politique de l'Agence juive.
L’expérience Sfeir-Hankin de 1920 fut suivie, au cours des années 1930, par trois grands projets de coopération entre les maronites et le Yichouv :
- Le Liban sanctuaire pour les Juifs (1935)
- Le Club Palestine-Liban (1935)
- Le traité Yichouv–Liban (1933–1936)
I. Le Liban sanctuaire (1935)
Scott Abramson souligne que, tandis qu’une partie de l’épiscopat catholique en Allemagne et ailleurs en Europe faisait preuve de complaisance à l’égard de l'antisémitisme(5), ou choisissait de garder le silence, le patriarche Antonios Arida et l'archevêque Ignatios Moubarak le condamnaient publiquement(6). Kirsten Schulze relève également qu’en 1933, le patriarche publia plusieurs déclarations dénonçant les persécutions(7) antijuives.
Face à la montée du nazisme, aggravée par les restrictions britanniques à l’immigration vers la Palestine, Haïm Weizmann, président de l’Agence juive, proposa aux autorités françaises que le Liban accueille des réfugiés juifs allemands, à l’image de l’installation des réfugiés arméniens de Cilicie.
Le patriarche maronite Antonios Arida accueillit favorablement cette proposition et la reprit publiquement lors de sa visite à la synagogue Magen Avraham en 1937. L’archevêque de Beyrouth, Ignatios Moubarac, qui l’accompagnait, soutint également cette initiative en se présentant comme « l'archevêque des Juifs ».
Pour les maronites occidentalistes, les proximités culturelles primaient les différences confessionnelles. Ils ne percevaient pas de distinction fondamentale entre l’accueil de réfugiés juifs et celui des réfugiés arméniens. À leurs yeux, maronites, juifs et arméniens participaient d’un même espace culturel méditerranéen et levantin, susceptible de renforcer le caractère occidental du Liban.
Le projet suscita un réel enthousiasme. Le patriarche Arida proposa des terrains appartenant au patriarcat aux environs de Beyrouth. Charles Corm offrit son concours pour l’acquisition de terrains sur le littoral nord, tandis qu’Émile Eddé suggéra les régions de Tyr et de Sidon.
Contrairement à l’attitude adoptée par les autorités mandataires dans le dossier arménien, le haut-commissaire Damien de Martel s’opposa toutefois au projet, craignant les soulèvements des populations arabes.
Cette crainte parut se confirmer à la suite du discours prononcé à la synagogue Magen Avraham en 1937. Les manifestations furent particulièrement virulentes et la presse arabiste alla jusqu’à mettre en cause les facultés mentale(8) de l’archevêque de Beyrouth.
II. Le Club Palestine-Liban (1935)
En 1935, Charles Corm soumit à Eliyahu Epstein son projet de création du Club Palestine-Liban. L’association devait réunir des intellectuels maronites et juifs ainsi que plusieurs personnalités de premier plan, parmi lesquelles le patriarche Antonios Arida et Moshé Shertok(9). Des colloques consacrés à l’héritage judéo-phénicien devaient être organisés alternativement à Beyrouth et Jérusalem.
En 1937, alors que la perspective d’un futur État juif semblait se préciser, Charles Corm proposa d’étendre les objectifs de l’association à la coopération économique et politique. Les nouveaux statuts furent approuvés par le patriarche Antonios Arida et par Moshé Shertok.
Malgré plusieurs rencontres organisées à la résidence de Charles Corm à Achrafié, le projet fut interrompu par le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. La mise du Liban sous l’autorité du régime de Vichy fut suivie de l’intervention britannique de 1941. Les Britanniques favorisèrent alors les arabistes, modifiant profondément l’équilibre politique du pays, son identité et mettant un terme aux perspectives de coopération avec le Yichouv.
III. Le traité entre le Yichouv et le Liban (décembre 1933-1936)
En 1933, tandis que le patriarche Antonios Arida et Albert Naccache proposaient au Yichouv un traité d’alliance, Émile Eddé et Georges Naccache allaient plus loin encore en envisageant une alliance politique et militaire. Ces propositions furent transmises par Victor Jacobson à Haïm Arlosoroff, directeur du département politique de l’Agence juive(10). L’assassinat d’Arlosoroff à Tel-Aviv, en juin 1933, puis son remplacement par Moshé Shertok – connu pour son scepticisme - ralentirent considérablement les négociations.
En 1934, Eliyahu Epstein et Eliyahu Sasson, diplômés respectivement de l'université américaine de Beyrouth et de l’université Saint-Joseph, reprirent le dossier maronite. L’optimisme d’Epstein fut renforcé par l’élection d’Émile Eddé à la présidence de la République, le 20 janvier 1936, qui semblait ouvrir une voie à une concrétisation du projet(11).
Cette même année, cependant, la guerre civile commençait à menacer à la fois au Liban et en Palestine avec le déclenchement, au mois d’avril, de la Grande Révolte arabe étalée sur trois ans et accompagnée d’un boycott généralisé.
Au Liban, le refus du gouvernement d'Émile Eddé de participer au boycott contre le Yichouv provoqua une vive indignation parmi les populations musulmanes. Le pays du Cèdre participa à la Foire du Levant organisée à Tel-Aviv en mai 1936, et le président Eddé adressa un message officiel de soutien au nom du gouvernement libanais. Le mécontentement arabe suscité par cette politique, tant au Liban que dans les pays voisins, compliqua gravement la poursuite des relations entre les maronites et le Yichouv.
L’intervention du président du Conseil français, Léon Blum, élu cette même année, ne permit pas de relancer le processus. De confession juive, Léon Blum encouragea Haïm Weizmann à poursuivre les négociations en vue d’un traité officiel(12). C’est dans cette perspective que Moshé Shertok dépêcha Eliyahu Epstein pour rencontrer Émile Eddé, lequel accueillit favorablement cette initiative.
Toutefois, en 1936, face aux protestations croissantes des populations musulmanes, le haut-commissaire Damien de Martel s’opposa une nouvelle fois au projet, comme il l’avait déjà fait en 1935 pour le plan « Liban sanctuaire » visant à accueillir les réfugiés juifs allemands.
(1) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 30.
(2) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 56.
(3) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 56.
(4) Kirsten E. Schulze, Israel's Covert Diplomacy in Lebanon, New York, St. Martin's Press, 1998, p. 18.
(5) John Cornwell, Hitler's Pope: The Secret History of Pius XII, New York, Penguin, 1999, p. 280.
(6) Scott Abramson, The Promise and Failure of the Zionist-Maronite Relationship, 1920-1948, thèse de doctorat, Brandeis University, Waltham, Massachusetts, 2012.
(7) Kirsten Schulze, The Jews of Lebanon: Between Conflict and Coexistence, Portland, Sussex, 2009, p. 58.
(8) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 79.
(9) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 89.
(10) Laura Zittrain Eisenberg, « Desperate Diplomacy: Zionist-Maronite Treaty of 1946 », Studies in Zionism, vol. 13, n° 2, 1992, p. 150.
(11) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 89.
(12) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 93; Ian Black et Neil Caplan, « Israel and Lebanon: Origins of a Relationship », The Jerusalem Quarterly, 27 (Spring 1983), p. 54.