Depuis plusieurs mois, les élections législatives israéliennes et les midterms américaines concentrent l’attention bien au-delà de leurs frontières. Au Moyen-Orient, particulièrement dans le contexte de la confrontation avec l’Iran et ses proxys, nombreux sont ceux qui attendent de ces scrutins une inflexion, voire un bouleversement, des politiques israélienne et américaine.
Si ces élections peuvent incontestablement modifier les rapports de force politiques, une question mérite d’être posée: les grandes orientations stratégiques de ces deux États sont-elles réellement aussi dépendantes des résultats électoraux que certains semblent le croire?
Israël: une majorité introuvable, mais une continuité stratégique
Les élections législatives israéliennes du 27 octobre ont débouché sur une impasse parlementaire. Selon le dépouillement achevé le 29 octobre, le bloc de Benjamin Netanyahu, Premier ministre sortant et président du Likoud, parti historique de la droite israélienne, obtient 53 sièges. Face à lui, l’alliance d’opposition menée par Gadi Eisenkot, président du parti Yashar, en rassemble 48. Les deux formations politiques arabes, Ra’am et la Liste commune, totalisent 19 sièges.
Aucun des deux grands blocs n’atteint donc les 61 sièges nécessaires pour disposer d’une majorité absolue à la Knesset, composée de 120 députés.
Cette situation s’inscrit dans la logique institutionnelle israélienne : une république parlementaire, démocratique et représentative, caractérisée par un multipartisme prononcé et un scrutin proportionnel. Les coalitions gouvernementales y constituent davantage la règle que l’exception.
Mais cette fois, l’équation se complique dans un contexte de polarisation politique inédit où le bloc des députés arabes pourrait permettre à l’opposition de franchir le seuil majoritaire.
Mathématiquement possible, cette alliance se heurte toutefois à une réalité politique autrement plus complexe. Si Netanyahu exclut d’emblée toute entente avec les partis arabes, Eisenkot et ses partenaires potentiels doivent, eux, composer avec l’opposition catégorique d’une large frange de leur électorat, dans un climat marqué par le durcissement des clivages politiques et les tensions sécuritaires actuelles.
Plusieurs issues restent possibles. Un gouvernement minoritaire pourrait être constitué, contraint de rechercher des soutiens au cas par cas pour faire adopter ses textes. Une recomposition des alliances, voire un gouvernement d’union, pourrait également débloquer la situation. Enfin, l’échec des procédures de formation gouvernementale conduit à une auto dissolution et donc à de nouvelles élections.
Dans l’intervalle, le gouvernement sortant conserve ses fonctions, y compris dans les domaines militaire et sécuritaire, même si son nouveau statut peut imposer certaines limites à son action.
Cette situation révèle surtout une distinction fondamentale : l’absence de consensus sur la composition du gouvernement ne signifie pas l’absence de consensus sur les intérêts stratégiques du pays.
Les principaux blocs israéliens divergent sur le leadership, les alliances et certaines orientations politiques. Mais la perception de la menace iranienne et la priorité accordée à la sécurité nationale dépassent largement ces divisions. Une alternance pourrait modifier les méthodes et les décisions opérationnelles sans pour autant remettre en cause ces objectifs.
États-Unis: les limites d’une éventuelle victoire démocrate
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat du 3 novembre renouvelleront les 435 sièges de la Chambre des représentants ainsi que 35 sièges au Sénat: 33 au titre du renouvellement ordinaire et deux lors d’élections spéciales concernant les sièges précédemment occupés par J.D. Vance et Marco Rubio.
Ces deux chambres constituent le Congrès, aujourd’hui contrôlé par les républicains avec une majorité particulièrement étroite à la Chambre des représentants et une avance plus confortable au Sénat.
Pour Donald Trump, préserver cette majorité représente un double enjeu: maintenir sa capacité à faire adopter son programme et consolider la position républicaine avant l’élection présidentielle de 2028.
Mais la perte d’une chambre, voire des deux, aurait-elle réellement pour conséquence de paralyser sa politique au Moyen-Orient?
Le Congrès dispose de prérogatives considérables. Il vote les lois, contrôle les dépenses publiques, peut imposer des restrictions budgétaires aux opérations militaires et exerce une surveillance sur l’exécutif. Encore faut-il rappeler que les nouveaux élus n’entreront en fonction que le 3 janvier 2027.
Cependant, le président américain demeure le commandant en chef des forces armées et le principal responsable de la conduite diplomatique. La Constitution réserve au Congrès le pouvoir de déclarer la guerre, mais les présidents ont régulièrement engagé des opérations militaires sans déclaration formelle, en invoquant leurs prérogatives constitutionnelles ou des autorisations législatives préexistantes.
Adoptée en 1973, dans le contexte de la guerre du Vietnam, la War Powers Resolution visait à réaffirmer les prérogatives du Congrès en matière d’engagement militaire. Toutefois, son application demeure controversée, les présidents successifs ayant régulièrement invoqué leurs pouvoirs constitutionnels de commandant en chef pour justifier des interventions sans déclaration formelle de guerre.
Le président dispose également du droit de veto contre les lois adoptées par le Congrès. Pour passer outre, les parlementaires doivent réunir les deux tiers des voix dans chacune des deux chambres, une majorité particulièrement difficile à obtenir dans un système aussi polarisé.
À cela s’ajoutent les décrets présidentiels, (Executive Orders), dont Donald Trump fait largement usage pour faire appliquer ses orientations au sein de l’administration fédérale, sans dépendre des blocages du Congrès. Bien que soumis à la Constitution, aux lois et au contrôle judiciaire, ils demeurent un puissant levier d’action présidentielle, particulièrement face à une majorité parlementaire hostile.
Enfin, la procédure de destitution, ou impeachment, demeure un recours constitutionnel particulièrement exigeant, nécessitant une majorité à la Chambre des représentants pour la mise en accusation et les deux tiers du Sénat pour une condamnation.
L’Iran: une confrontation qui dépasse les clivages partisans
Aux États-Unis, les critiques adressées à la confrontation militaire avec l’Iran portent notamment sur ses répercussions économiques: inflation, augmentation des prix des carburants, perturbations énergétiques et coût financier d’un engagement prolongé.
Il serait pourtant erroné de confondre l’opposition aux conséquences d’une guerre avec une adhésion aux positions du régime iranien.
Le soutien à la sécurité d’Israël et la volonté de contenir l’influence régionale de Téhéran bénéficient historiquement d’un appui bipartisan à Washington. Républicains et démocrates peuvent profondément diverger sur les sanctions, la diplomatie, l’opportunité d’une intervention militaire ou les conditions de l’aide à Israël, tout en partageant certains objectifs stratégiques.
Même en cas de victoire démocrate, une législation visant à bouleverser ces orientations pourrait donc se heurter non seulement au veto présidentiel, mais aussi aux divergences internes du Parti démocrate.
Cela ne signifie pas que les élections seraient sans conséquence. Un Congrès hostile à Trump pourrait multiplier les enquêtes, exercer une pression budgétaire, contester certaines opérations et rendre politiquement plus coûteuse la poursuite d’une guerre. Il pourrait même imposer des limites contraignantes lorsque les conditions constitutionnelles et les majorités nécessaires sont réunies.
Mais limiter la liberté d’action d’un président ne revient pas nécessairement à modifier les objectifs stratégiques de son pays.
Des élections décisives, mais pas forcément déterminantes pour le Moyen-Orient
Le parallèle entre Israël et les États-Unis révèle une réalité souvent négligée : les crises parlementaires et les alternances politiques ne remettent pas en cause les orientations stratégiques des États. Si les élections peuvent modifier les rapports de force internes et les marges de manœuvre des dirigeants, elles ne suffisent pas à bouleverser les intérêts nationaux.
Pour les acteurs régionaux, notamment l’Iran et ses proxys, espérer un changement radical des politiques israélienne et américaine à la seule faveur des urnes relève davantage de l’illusion que d’une lecture réaliste des équilibres géopolitiques. D’autant que cette perspective électorale s’inscrit dans un contexte de tensions militaires croissantes, sur fond de spéculations de plus en plus insistantes autour d’éventuelles frappes contre l’Iran dès la semaine prochaine.
Car les majorités passent, les gouvernements changent, mais les intérêts stratégiques des États demeurent.