Beaucoup se rassurent aujourd’hui en constatant qu’aucun ordre d’évacuation n’a été émis, qu’aucune ambassade n’appelle ses ressortissants à quitter le pays et qu’aucune compagnie aérienne n’a suspendu ses vols vers Beyrouth. C’est précisément ce même sentiment de faux-semblant sécuritaire qui précédait la dernière guerre. En février dernier, aucun ordre d’évacuation n’avait visé un village libanais, aucune chancellerie n’avait incité au départ et aucun vol n’avait été annulé. Tout cela est survenu le 28 février et dans les jours qui ont suivi, c’est-à-dire avec le déclenchement des bombardements, et non en amont. Les signaux que nous attendons sont ceux qui accompagnent la guerre, non ceux qui la précèdent.

Or, les véritables signaux se trouvaient ailleurs, tout comme ils se situent aujourd’hui au même endroit. En février, l’alerte concernait le dossier iranien: des flottes en route vers le Golfe, un ultimatum de dix jours et Benyamin Netanyahou présentant ses plans à la Maison-Blanche. Aujourd’hui, Donald Trump affirme qu’une frappe est envisagée, peut-être dès demain, avant d’ajouter que la seule vraie question est de savoir s’il parviendra à un accord ou s’il les anéantira. Netanyahou, de son côté, martèle que mener sa mission à terme signifie renverser le régime iranien — la «tête de la pieuvre» —, et que le Hezbollah ne survivra pas à sa chute. Selon des informations concordantes, les monarchies du Golfe auraient d’ailleurs été averties de se préparer à une offensive brève et violente après le 3 novembre. La guerre au Liban ne s’annonce pas au Liban, mais à Téhéran.

Les médiateurs affichent eux aussi un optimisme béat, exactement comme à l’époque. Le 27 février, le chef de la diplomatie omanaise assurait que les pourparlers avaient permis une percée, que la paix était à portée de main et que la prochaine séance se tiendrait le 2 mars. Le lendemain, les bombardements commençaient; la séance n’a jamais eu lieu. Aujourd’hui, des délégations saoudienne, turque et pakistanaise se succèdent à Téhéran pour tenter de conjurer l’escalade, tandis qu’Oman peaufine un plan pour rétablir la navigation dans le détroit d’Ormuz. L’optimisme diplomatique n’est en rien un gage de paix. En février, il fut le dernier avertissement avant la tempête.

Vient ensuite le chapitre des garanties. En février, le Hezbollah avait assuré au président de la Chambre, Nabih Berry, qu’il n’interviendrait pas en soutien à l’Iran. L’État avait alors fondé tous ses calculs sur cette promesse. Le 2 mars, la formation pro-iranienne ouvrait le feu, affirmant agir en légitime défense et sans lien direct avec le conflit iranien. Aujourd’hui, selon des informations rapportées, le mouvement aurait de nouveau garanti à M. Berry qu’il resterait en retrait — une assurance aussitôt transmise à Baabda. Le député Hassan Fadlallah a de son côté affirmé que l’Iran n’avait sollicité aucun appui, ni hier ni aujourd’hui, et que la décision de la «résistance» relevait d’une souveraineté strictement libanaise. La rhétorique est mot pour mot la même. Et l’on murmure déjà qu’un responsable gouvernemental a rappelé en privé que la garantie de mars n’avait pas tenu quarante-huit heures.

Puis s’installe le calme. Durant la dernière semaine de février, le front libanais affichait une accalmie trompeuse, plus prononcée que les semaines précédentes. Ce silence n’annonçait pas la paix; il n’était qu’une simple parenthèse. Aujourd’hui, aucun tir n’est parti du Liban depuis fin septembre, Beyrouth n’a pas été frappée et les hostilités restent cantonnées au Sud. Exactement le même calme.

Enfin, l’État brille par son inertie. En février, le Conseil supérieur de défense ne s’était pas réuni, aucun plan d’urgence n’avait été esquissé et nul responsable n’avait osé pointer du doigt l’imminence du danger. La première réunion de crise n’avait eu lieu qu’après les premiers raids. Aujourd’hui, même constat: pas de Conseil supérieur de défense, pas de plan d’urgence sur la table, pas de mise en garde du Premier ministre, du commandant en chef de l’armée ou du ministre de la Défense. Seul le chef de la diplomatie a exprimé ses craintes face à une nouvelle guerre que le Hezbollah préparerait à la demande de l’Iran, tandis que le vice-Premier ministre soulignait la détresse des capacités de secours de l’État, réduites à portion congrue.

La seule différence avec le mois de février rend la situation encore plus explosive. À l’époque, la guerre avait exigé une étincelle venue de Téhéran. Aujourd’hui, elle dispose d’un prétexte cousu de fil blanc au Liban même. Selon des informations recoupées, le Hezbollah aurait consacré ces trois derniers mois à reconstituer son arsenal grâce à des subsides iraniens. Une cargaison d’explosifs a été interceptée sur une route de la Békaa, alors que des sources diplomatiques affirment qu’Israël guette le moindre faux pas militaire de la milice — ne serait-ce que le transport d’une charge repéré par ses drones — pour passer à l’action. En Israël, les dernières législatives n’ont accouché d’aucune majorité claire, laissant Benyamin Netanyahou aux commandes par intérim jusqu’à nouvel ordre. Le profil d’un homme politique qui n’a plus rien à perdre.

Février ne manquait pas de signaux d’alerte. Il manquait simplement des yeux pour les lire. Jusqu’à présent, octobre ne déroge pas à la règle.