À Beyrouth, dès que deux personnes se croisent, c’est la même question qui revient. A fortiori quand vous avez l’étiquette «journaliste» estampillée sur le front. Forcément, vous savez ce qui va se passer, parce que vous «connaissez du monde». Alors, pour rester courtois, vous partez dans des analyses savantes et alambiquées, qui se contredisent à chaque phrase. Parce que, dans la réalité, personne n’a la moindre idée de la tournure que vont prendre les événements. Personne. Pas même les dirigeants de la planète. Nous sommes face à une équation à multiples inconnues. Et quand vous êtes journaliste, à l’école, vous étiez nul en maths. Bien sûr, il y a les Nostradamus spécialisés dans la divination. Il en faut. Ça fait chic. Partons simplement de ce que l’on sait ou pensons savoir.

Mardi, les Israéliens ont voté. Taux de participation historique. Le 3 novembre, les Américains le font aussi. Deux scrutins en une semaine, et un Moyen-Orient suspendu à une question: qui, à Jérusalem et à Washington, aura les mains libres ensuite?

Benyamin Netanyahou n’a pas la majorité absolue de 61 sièges. Il avait demandé à Donald Trump de lui accorder un soutien public, et il l’a obtenu. Scénario probable: il faudra de longues tractations pour former une coalition et un gouvernement. À Washington, Donald Trump joue sa majorité au Congrès. Tout le monde calcule, personne ne tranche.

Et le président américain souffle le chaud et le froid. Un jour, un accord avec Téhéran est à portée de stylo. Le lendemain, l’Iran va être détruit. Le surlendemain, on en reparle. Une sorte de diplomatie du bulletin météo. À Téhéran, les familles commencent à faire des réserves de nourriture. Quand les Iraniens vident les rayons, ils savent lire les signes mieux que leurs dirigeants, qui déclament surtout les communiqués de «victoires» illusoires.

Pendant ce temps, l’axe iranien ne dort pas. Au moins, lui, n’est pas encombré par des élections. C’est parfois pratique les dictatures. Les Houthis ciblent de plus en plus l’Arabie saoudite, ce même royaume que Washington voudrait réconcilier avec Israël. Chacun de ces tirs rappelle à Riyad ce que coûte la patience.

Reste le Liban, que tout le monde observe avec la même question: le Hezbollah va-t-il entrer dans une nouvelle guerre? Le pays a déjà été ruiné deux fois. À la troisième catastrophe en trois ans, ce ne serait plus un accident de l’histoire, ce serait un crime. Le président Aoun l’a dit sans détour: la trahison, c’est entraîner son pays dans une guerre pour des intérêts qui ne sont pas les siens.

Quelle est la marge de manœuvre de la milice pro-iranienne? Elle est mince. Ses chefs ont été décimés, sa route logistique syrienne est coupée, et la Syrie d’al-Chareh ne lui veut aucun bien. Une grande partie des Libanais, y compris dans la communauté chiite, n’a plus la force ni l’envie de payer pour Téhéran. Le problème, c’est que le Hezbollah n’a aucun pouvoir de décision. Il est totalement aliéné à Téhéran, qui décide de tirer ou non. Pourtant, et contre toute raison, le Hezbollah serait tranquillement en train de reconstituer son arsenal avec l’argent de l’Iran, qui trouve pertinent de priver son peuple de précieux dollars au profit d’une nouvelle défaite annoncée de ses affidés libanais.

Alors, que va-t-il se passer? Personne ne le sait. Un nouveau gouvernement en Israël, un revers pour Trump aux élections de mi-mandat, une opération contre l’Iran ou un accord de dernière minute: chaque scénario est possible et chacun a son prix. Mais dans cette région, les décisions se prennent au sommet et les factures se règlent au pied des immeubles. Les Libanais, eux, connaissent le saut dans l’inconnu depuis longtemps. Ils le font sans parachute.

Dans un vol pour Beyrouth, j’ai croisé un ministre que j’aime bien. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Ma première phrase: chou? Il va y avoir une nouvelle guerre? Évidemment, il ne savait pas quoi répondre. On ne se refait pas. Être libanais, c’est un virus qui vous prend aux tripes.

Sénèque écrivait il y a 2000 ans: «Tout l’avenir est incertain: vis immédiatement.»

Les Libanais n’ont pas attendu les philosophes pour le comprendre. Ils en ont fait un art de vivre.