À la veille des législatives du 27 octobre, les premières depuis l’attaque du Hamas, la gauche sioniste qui a gouverné Israël pendant près de trois décennies, ne se bat plus que pour une dizaine de sièges. Son effondrement a commencé bien avant le 7 octobre 2023.
Les Israéliens élisent mardi une nouvelle Knesset. Le scrutin oppose le bloc de Benjamin Netanyahou à une opposition emmenée par deux hommes venus de l’armée ou de la droite. L’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, à la tête du parti centriste Yashar, entretient le flou sur la question palestinienne. L’ancien Premier ministre Naftali Bennett se revendique lui-même de droite. La gauche n’y tient qu’un rôle d’appoint. D’après la moyenne des derniers sondages calculée par le Jerusalem Post, Les Démocrates, nés de la fusion du Parti travailliste et du Meretz sous la direction de l’ancien général Yair Golan, obtiendraient 9,5 sièges sur 120.
Ce chiffre marque un progrès par rapport à 2022. Le Parti travailliste n’avait alors conservé que quatre sièges, et le Meretz, passé sous le seuil de 3,25%, avait quitté le Parlement. Il reste loin des 56 sièges réunis par les deux partis en 1992, quand Yitzhak Rabin s’apprêtait à lancer le processus d’Oslo. Eran Lerman, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale, évoque dans le Jerusalem Strategic Tribune une gauche réduite à moins d’un dixième de sa force passée.
Une hégémonie aux fondations fragiles
Le Mapai puis l’Alignement, ancêtres du Parti travailliste, ont remporté toutes les élections de 1949 à 1977. Un rapport publié en 2020 par la Friedrich-Ebert-Stiftung (FES) attribue cette domination au clientélisme plus qu’à l’adhésion des électeurs. La Histadrout, la confédération syndicale proche du pouvoir, possédait notamment les principales caisses d’assurance maladie. Relégués dans les «villes de développement», les Juifs venus du monde arabe, ou Mizrahim, ont nourri un ressentiment qui a porté le Likoud au pouvoir en 1977. Selon la FES, la majorité des immigrants arrivés de l’ex-URSS dans les années 1990 se sont eux aussi installés à droite.
Cette fracture sociologique persiste. Une étude de l’Israel Democracy Institute (IDI) publiée en 2022 montre que les Juifs israéliens se disant de gauche sont laïcs à 83% et ashkénazes à 61%. Les Mizrahim représentent 45% du camp de droite.
Le tournant de la seconde Intifada
Revenue au pouvoir en 1992, la gauche n’a pas survécu à l’échec du sommet de Camp David, en juillet 2000, puis à la seconde Intifada. Ehud Barak, dernier travailliste élu Premier ministre, a lui-même répandu l’idée qu’Israël n’avait «pas de partenaire» côté palestinien. D’après les sondages de la FES, près de 30% des Juifs israéliens se classaient à gauche en 1999, et environ la moitié d’entre eux se sont ensuite tournés vers le centre. L’IDI ne comptait plus que 11% d’électeurs juifs de gauche en 2012. En 2025, la sondeuse Tamar Hermann, de l’IDI, interrogée par CNN, situait cette part à 13%, contre 55 à 60% à droite.
Eran Lerman ajoute un facteur plus récent. En normalisant ses relations avec plusieurs pays arabes sans passer par les Palestiniens, Benjamin Netanyahou a contredit l’une des thèses centrales de la gauche.
Une droite qui change de discours, un centre qui absorbe
Après le retrait de Gaza en 2005, la droite religieuse nationaliste a abandonné l’argument territorial au profit d’un discours identitaire, explique Hillel Ben Sasson, directeur du centre IDEA pour la démocratie libérale, dans une étude de la Heinrich-Böll-Stiftung. Le stratège Moshe Klughaft, conseiller de Naftali Bennett, a théorisé ce changement. L’opposition entre gauche et droite a cédé la place à un clivage entre «les Juifs» et tous les autres, Juifs libéraux compris.
Dans le même temps, une série de partis centristes a capté l’électorat travailliste. Kadima, fondé par Ariel Sharon en 2005, a ouvert la voie, suivi de Yesh Atid de Yair Lapid puis de Bleu et Blanc de Benny Gantz. L’IDI relève que la progression du centre s’est faite presque entièrement aux dépens de la gauche, et non de la droite. Même au gouvernement, entre 2021 et 2022 dans la coalition de Naftali Bennett et Yair Lapid, la gauche n’a pas infléchi la politique d’occupation.
Selon une analyse du Middle East Institute (MEI), cette coalition a approuvé 7.292 logements dans les colonies la première année, 26% de plus que la moyenne annuelle sous Benjamin Netanyahou.
Le 7 octobre au cœur des bastions
L’attaque du Hamas a frappé les kibboutz frontaliers de Gaza, terres historiques du Parti travailliste. Au kibboutz Beeri, où 102 habitants ont été tués, le parti avait obtenu 35% des voix en 2022, contre 3,7% au niveau national, rapporte Haaretz. Interrogé par le quotidien, l’historien Alon Pauker reconnaît que la gauche a ignoré les menaces venues de Gaza, mais continue de voter pour les Démocrates. À Nahal Oz, le porte-parole du kibboutz, Danny Rahamim, constate auprès de l’AFP que la plupart de ses voisins n’ont pas viré à droite, mais qu’ils «ne croient plus que les choses puissent s’améliorer avec nos voisins».
Ce désenchantement dépasse les kibboutz. Selon un sondage de l’IDI de septembre 2026 cité par le MEI, 68% des Juifs israéliens affirment que le 7 octobre a pesé sur leur choix de parti. Le MEI décrit un «piège sécuritaire», qui pousse l’opposition à contester la gestion de la guerre par Benjamin Netanyahou sans remettre en cause ses prémisses. Ratifiée en mai 2026, la fusion des Démocrates a redonné une structure à la gauche sioniste. Elle ne lui a pas rendu l’argument qui faisait sa force: la promesse que la paix apporterait la sécurité.