Disons-le sans détour: le Hezbollah est prêt à embraser le Liban dans une guerre civile plutôt que d'admettre sa défaite sur le grand échiquier régional et de déposer les armes. Ce choix relève d'un calcul froid, non de la folie. Dans une confrontation intestine, il conserve l'ascendant; admettre sa capitulation, en revanche, sonnerait son glas. Entre sa propre disparition et la nôtre, son choix est fait.

Sur la scène extérieure, sa vulnérabilité est désormais manifeste. Deux conflits en moins de deux ans, une hiérarchie décimée par des assassinats ciblés, un corridor logistique coupé net par la chute du régime de Bachar el-Assad, et un ciel libanais grand ouvert aux survols ennemis.

Pis encore, le dossier du Sud lui échappe complètement. Il se discute désormais dans des cénacles où il n'a plus voix au chapitre, se monnayant à Washington ou à des milliers de kilomètres de là, dans un détroit lointain. Sur ce front-là, chaque séquence se solde par un recul supplémentaire. L’espoir d’une victoire, ou même d'un statu quo, s'est évaporé.

À l'intérieur des frontières, en revanche, le rapport de force demeure intact. Le Hezbollah reste la machine militaire la mieux armée du pays. L'armée ne tirera pas sur lui, la justice avance au rythme prudent d'un État et non d'une milice, et aucune force politique locale n'a les moyens de l'emporter dans un duel frontal. Si Israël a brisé sa force de dissuasion, son ascendant sur la scène intérieure demeure absolu. Lorsqu'un acteur recule sur un théâtre d'opérations tout en conservant sa suprématie sur un autre, il déplace immanquablement le combat là où il domine encore. C'est précisément la stratégie qu'il déploie aujourd'hui, au grand jour.

Il suffit d'écouter la partition jouée par ses députés en l'espace d'une seule semaine pour s'en convaincre. Ibrahim al-Moussawi agite le spectre d’une explosion imminente. Ali Fayyad accuse les autorités d’avoir acculé le pays à une poudrière. Hussein al-Hajj Hassan, lui, rend l'État comptable de la moindre secousse à venir. Ce n’est plus de la simple analyse politique, c’est un ultimatum à peine déguisé. Celui qui vous impute par avance la responsabilité d'un acte s'apprête indéniablement à le commettre. Quant à ceux qui jurent, le même jour, que le mouvement ne cherche pas l'affrontement avec l'État, ils ne désamorcent rien, mais changent simplement d'emballage. Le sous-texte est limpide: «Nous sommes pacifiques, ne poussez pas le bouchon trop loin.»

Passons aux faits. Un barrage des forces de l'ordre intercepte plus d’une demi-tonne d’explosifs; aussitôt, on intime à l'État l'ordre de restituer la cargaison et de relâcher les suspects. Une descente judiciaire cible un entrepôt pharmaceutique; des hommes en armes l'encerclent et la contraignent à rebrousser chemin. Des convois de deux-roues parcourent de nuit les rues de Zoqaq el-Blat et de Khandak el-Ghamik pour signifier à Beyrouth que les vieux démons peuvent ressurgir à tout instant. Ce ne sont pas là des revendications partisanes au sein d'un État de droit, mais les démonstrations de force d'un pouvoir qui toise l'autorité souveraine. Et face à un tel langage, on n’attend pas de l'État qu'il rend la justice, on exige qu'il cède.

Et l'État cède. Dès que la pression monte, l’idée même de déférer le dossier des explosifs au Conseil de justice s’enlise dans des atermoiements opportunistes, alors même que la majorité institutionnelle est acquise. Rien ne se tranche, rien ne se rejette. C'est précisément l'effet recherché.

Toute cette stratégie repose sur une asymétrie fondamentale: le coût de l’effondrement n'est pas le même pour tous. L'État, le secteur bancaire, les bailleurs de fonds et les pans de la société qui ont encore tout à perdre redoutent par-dessus tout l'effondrement total. Celui qui a déjà perdu sa guerre, sa direction et une part substantielle de son arsenal n'a plus grand-chose à redouter. Le pire est déjà advenu. Dès lors, le plus vulnérable en apparence dicte sa loi, non par excès de puissance, mais parce qu’il est le seul à ne plus rien craindre si la maison finit par s'effondrer sur tout le monde.

Reste enfin l'ultime artifice, le plus périlleux de tous. Nul n'a jamais sommé le Hezbollah de capituler face à Israël. Ce qu'on lui demande, c'est simplement de remettre son arsenal à l'armée libanaise. Les deux démarches n'ont strictement rien de comparable. Pourtant, la rhétorique du mouvement s'obstine à entretenir les amalgames. Capituler devant un ennemi extérieur est inacceptable, tandis que rendre ses armes à sa propre patrie est perçu comme une humiliation. Or, à la différence d'une capitulation pure et simple, l’humiliation, elle, se négocie. En cultivant cet écran de fumée, le Hezbollah s'octroie le droit de refuser net sans avoir à répondre à la question qui fâche: et après?

Cette impasse ne se résoudra pas en tombant brutalement le masque du mouvement. C'est précisément l’escalade qu'il attend pour mettre le feu aux poudres. L’issue passe plutôt par une stratégie visant à réduire la marge de manœuvre du Hezbollah sur son terrain de prédilection: une loi appliquée sans le moindre passe-droit, des flux financiers canalisés exclusivement par les circuits étatiques, et du temps. Car la ressource que le Hezbollah dilapide aujourd'hui à vue d’œil, bien plus rapidement que ses stocks de munitions, c'est la patience de sa propre communauté.

Quiconque en vient à juger la guerre civile préférable à la restitution de ses armes à l'armée de son propre pays vient de désigner, sans ambiguïté, son véritable ennemi. Et cet ennemi-là n'a jamais résidé au Sud.