Le Hezbollah veut décider de la guerre, conserver ses armes et imposer ses règles. Mais lorsqu’il faut reconstruire les maisons détruites et secourir les déplacés, c’est à l’État qu’il réclame des comptes. Hassan Fadlallah vient une nouvelle fois d’illustrer cette contradiction avec un aplomb déconcertant.
Après avoir revendiqué, au nom de la «résistance», les centaines de kilos d’explosifs interceptés à Dahr el-Baydar et réclamé leur restitution, le député du Hezbollah récidive.
Depuis Tebnine, au Liban-Sud, il conteste les décisions des autorités, dénonce leur prétendue soumission à Washington et met en garde ceux qui auraient l’audace de vouloir limiter les capacités militaires de son mouvement.
«Donnez-nous un État et prouvez que vous en êtes un avant de parler des droits de l’État», lance-t-il.
Il fallait oser. Voilà un représentant d’un mouvement armé qui refuse de se soumettre pleinement à l’autorité de l’État, mais qui prétend lui donner des leçons de souveraineté.
La logique est toujours la même: lorsque les décisions de l’État conviennent au Hezbollah, elles sont légitimes. Lorsqu’elles touchent à son arsenal, elles deviennent des diktats américains. À ce compte-là, la souveraineté libanaise ne serait acceptable qu’à condition de ne jamais contrarier les intérêts du parti.
La résistance, un permis de tout se permettre ?
Hassan Fadlallah défend ouvertement le transport d’armes et d’explosifs au nom de la confrontation avec Israël. «Comment la résistance pourrait-elle se préparer et renforcer ses capacités? Comment combattrait-elle cet ennemi? Avec des sacs de pommes de terre?», ironise-t-il.
Non, monsieur Fadlallah. Il ne s’agit pas de sacs de pommes de terre, mais d’explosifs, de sécurité nationale et, surtout, de vies humaines.
Car la vraie question est celle que le Hezbollah préfère éluder: qui lui a donné le droit de décider seul des risques que doivent courir les Libanais ?
Qui l’a autorisé à engager la sécurité d’une population entière dans des choix militaires échappant au contrôle des institutions? Et à quel moment la défense du Liban est-elle devenue une prérogative exclusive du Hezbollah?
Derrière les discours martiaux sur la résistance, il y a des familles déplacées, des maisons détruites, des villages dévastés et une population condamnée à vivre dans l’angoisse d’une nouvelle escalade.
Israël porte la responsabilité de ses attaques. Mais cette responsabilité n’efface pas celle du Hezbollah dans les décisions militaires qu’il prend unilatéralement et qui peuvent exposer les habitants du Sud à de nouvelles représailles.
Prétendre protéger une population ne donne pas le droit de décider indéfiniment, à sa place, des sacrifices qu’elle devra consentir.
Menacer l’État tout en prétendant respecter ses institutions
Le député assure pourtant que son mouvement ne cherche ni à défier l’État ni à provoquer une confrontation interne.
Mais il prévient aussitôt que «les choses ne resteront pas en l’état au Liban et le rapport de force va changer».
Difficile de ne pas y voir une tentative d’intimidation à l’égard des responsables et des services de sécurité qui chercheraient simplement à appliquer les décisions des autorités.
Le Hezbollah prétend respecter les institutions, à condition qu’elles ne touchent pas à ses armes. Il affirme vouloir préserver la paix civile, mais brandit le rapport de force dès que ses prérogatives militaires sont contestées.
Une conception pour le moins particulière de l’autorité de l’État: celui-ci devrait faire respecter la loi, sauf lorsqu’elle s’applique au Hezbollah.
Les armes pour le Hezbollah, les dégâts pour l’État
L’ironie atteint son comble lorsque Hassan Fadlallah exige du gouvernement qu’il reconstruise les habitations, indemnise les sinistrés et prenne en charge les déplacés.
Autrement dit, le Hezbollah entend garder la maîtrise de ses décisions militaires, mais laisser à l’État la responsabilité d’en gérer les conséquences.
Les armes pour le Hezbollah, la reconstruction pour l’État. Les décisions militaires pour le parti, la facture pour les contribuables.
Les populations sinistrées ont évidemment droit à la protection, à l’aide et à la reconstruction. Mais ces obligations ne sauraient servir à escamoter la responsabilité de ceux qui revendiquent une autonomie militaire en dehors des institutions nationales.
Le Hezbollah ne peut pas exiger les prérogatives d’une armée indépendante tout en considérant que les conséquences humaines et économiques de ses choix relèvent exclusivement de l’État.
Jusqu’à quand les Libanais paieront-ils le prix?
Au fond, Hassan Fadlallah résume à lui seul toute la contradiction du Hezbollah: il réclame un État fort lorsqu’il s’agit de financer la reconstruction, mais refuse que cet État soit suffisamment fort pour exercer son autorité sur les armes.
Il dénonce les ingérences étrangères, mais conteste la souveraineté des institutions nationales dès qu’elles prennent des décisions contraires aux intérêts de son mouvement.
Et surtout, il continue de présenter la résistance comme un droit absolu, sans répondre à une question fondamentale: jusqu’à quand les Libanais, et particulièrement les habitants du Sud, devront-ils subir les conséquences de décisions militaires qu’ils ne maîtrisent pas?
Car c’est bien là tout le problème: le Hezbollah veut décider, la population en paie le prix et l’État doit ramasser les morceaux.
La «résistance» ne donne pas tous les droits. Et prétendre défendre le Liban ne dispense pas de rendre des comptes aux Libanais.