Pour comprendre la crise financière qui a précipité le Liban dans l’effondrement, encore faut-il identifier les mécanismes qui l’ont rendu possible et les responsabilités de ceux qui y ont contribué. Car derrière la tentation de désigner un coupable unique se cache une réalité autrement plus complexe: celle de la faillite d’un système entier.

Une mise au point s’impose. Non pour disculper les uns ou accabler les autres, mais pour rétablir les faits et comprendre les rouages d’un système dont les Libanais continuent de payer le prix.

La première distinction, fondamentale, concerne deux instruments financiers trop souvent confondus : les certificats de dépôt et les bons du Trésor.

Les certificats de dépôt étaient émis par la Banque du Liban (BDL). Les banques commerciales qui les souscrivaient devenaient donc créancières de la Banque centrale.

Les bons du Trésor et les Eurobonds, en revanche, étaient émis par la République libanaise, sous la responsabilité du ministère des Finances. En les acquérant, les banques prêtaient directement à l’État. Certes, la BDL assurait l’organisation matérielle de certaines adjudications et leur règlement, mais elle n’en devenait pas pour autant l’émettrice. Le débiteur demeurait bel et bien l’État libanais.

Cette distinction est loin d’être un simple détail technique. Elle est essentielle à l’identification des responsabilités.

Les rapports officiels du ministère des Finances le confirment: à différentes périodes, les banques commerciales ont figuré parmi les principaux souscripteurs de la dette publique. Elles engageaient leur propre bilan et les ressources issues des dépôts, conformément aux décisions de leurs conseils d’administration, de leurs directions générales et de leurs comités de risques.

Il est donc inexact d’affirmer que les banques se seraient contentées de remettre leurs fonds à la Banque du Liban, qui aurait ensuite, seule et de manière unilatérale, décidé de les prêter à l’État.

Mais l’exigence de vérité impose également de reconnaître l’autre versant de cette réalité.

La BDL détenait elle-même des montants considérables de bons et d’obligations du Trésor. Au premier trimestre 2014, elle avait souscrit 32 % des émissions, contre 30 % pour les banques commerciales. En 2017, ces dernières représentaient 42,6% des souscriptions annuelles, tandis que la part de la BDL atteignait 36,8%.

Sur le plan juridique, l’article 90 du Code de la monnaie et du crédit pose le principe selon lequel la banque centrale ne doit pas accorder de prêts au secteur public. Toutefois, les articles 88 et 91 prévoient des exceptions, notamment pour les facilités temporaires de trésorerie et certains concours accordés dans des circonstances exceptionnelles ou en cas de nécessité absolue.

La réalité est donc celle d’un système d’interdépendances et de responsabilités croisées.

L’État a emprunté, dépensé et accumulé les déficits. La Banque du Liban a conduit la politique monétaire, attiré les placements bancaires et participé au financement du secteur public. Les banques commerciales ont, de leur côté, pris leurs propres décisions d’investissement et d’exposition au risque souverain.

À cette chaîne de responsabilités s’ajoutent celles des gouvernements successifs, des ministères, du Parlement, des organes de contrôle et des dirigeants bancaires.

Aucun de ces acteurs ne saurait s’effacer du bilan collectif désastreux auquel le pays est aujourd’hui confronté.

Et pourtant, force est de constater que le débat sur les responsabilités de la crise tend trop souvent à se réduire à une lecture simpliste, voire à une mise en accusation sélective.

Cette approche présente sans doute l’avantage de produire des slogans faciles à partager, des accusations spectaculaires et des révélations susceptibles d'enflammer les réseaux sociaux. Mais elle ne permet ni de comprendre les mécanismes financiers à l’origine de l’effondrement ni d’établir, avec la rigueur nécessaire, la responsabilité effective de chaque acteur.

Or, la justice ne saurait se construire sur des raccourcis, pas plus que la vérité ne saurait se résumer à un coupable idéal.

Quelques principes fondamentaux devraient pourtant faire consensus: toute opération suspecte doit être examinée, toute faute établie doit être sanctionnée et tout fonds illicitement détourné doit être récupéré.

Encore faut-il que ces principes s’inscrivent dans une démarche judiciaire indépendante, impartiale et rigoureuse. Une enquête digne de ce nom doit s’appuyer sur des faits précis, retracer les décisions, identifier ceux qui les ont prises, déterminer les bénéficiaires et établir les responsabilités sur la base de preuves, et non de présomptions ou de campagnes d’opinion.

Rappeler ces exigences institutionnelles ne revient nullement à défendre un acteur en particulier. Bien au contraire. C’est refuser qu’une exigence légitime de justice soit détournée au profit de règlements de comptes ou de la désignation de boucs émissaires.

Cette responsabilité incombe à tous: aux décideurs politiques, aux autorités judiciaires, aux institutions de contrôle, mais aussi aux citoyens, à la presse, aux médias et à ceux qui multiplient les révélations tonitruantes sur les réseaux sociaux.

Car derrière les chiffres, les mécanismes financiers et les affrontements politiques, il y a d’abord les déposants.

Ces derniers sont en droit de connaître la destination exacte de leur argent. Ils doivent savoir qui a décidé des placements, qui en a tiré profit et quelles décisions ont contribué à la disparition de leurs économies. Mais ils attendent surtout un plan crédible, sérieux et applicable de restitution de leurs dépôts.

Il en va de la survie du système bancaire, de la reprise de l’activité économique, du rétablissement de la confiance et, plus largement, de l’avenir même du Liban.

La crise financière libanaise n’est pas seulement celle d’une institution, d’un gouverneur, d’un gouvernement ou d’un groupe de banquiers. Elle est le résultat de décisions accumulées, de défaillances institutionnelles et d’un système dont les différents acteurs ont, à des degrés qu’il appartient à la justice de déterminer, contribué à l’effondrement.

Réduire cette faillite collective à la faute d’un seul, c’est risquer d’absoudre tous les autres.

Le Liban n’a pas besoin d’une vérité commode. Il a besoin de toute la vérité.

Et les déposants n’ont pas besoin de boucs émissaires. Ils ont besoin de justice, de responsabilités établies et, surtout, de retrouver leur argent.