«L’instinct maternel» est moins une évidence naturelle qu’un mythe socialement rassurant. Cette troisième partie démonte l’idée selon laquelle une femme deviendrait mère comme par réflexe, portée par une programmation biologique de l’amour et du soin. Elle montre que la maternité se construit dans l’ambivalence, l’histoire intime, les identifications, les blessures et les conditions qui permettent, ou empêchent, une femme d’entrer psychiquement dans la fonction maternelle.
«L’instinct maternel», est une notion très répandue dans le langage courant. Elle est particulièrement sensible parce qu’elle touche au lieu où la société aime le plus naturaliser. On a longtemps fait de la maternité l’évidence du féminin. Une femme deviendrait mère comme une plante se tourne vers la lumière. L’enfant né, l’amour suivrait. Or la clinique dément cette simplicité. La maternité peut être désirée, redoutée, idéalisée, refusée, vécue comme accomplissement ou comme effraction. Une femme peut aimer son enfant, ou le rejeter. Elle peut être submergée par une tendresse profonde, ou par une étrangeté dont elle a honte. Elle peut protéger avec force et pourtant se sentir traversée par de la haine, de l’épuisement, de la jalousie.
D. Winnicott nous offre son éclairage. Sa mère suffisamment bonne n’est pas une mère instinctive. Elle est une mère capable, dans certaines conditions psychiques et environnementales, de s’adapter aux besoins de son nourrisson, puis de se désadapter progressivement. Cette capacité n’est pas un réflexe naturel. Elle suppose que la mère soit elle-même suffisamment portée par sa propre histoire, un environnement, un partenaire, un groupe, une sécurité intérieure. La fonction maternelle ne consiste pas seulement à répondre à des besoins, mais à transformer des états bruts en éléments pensables. La mère interprète le monde pour l’enfant, mais cette même interprétation peut devenir violence lorsqu’elle ne laisse plus d’espace au sujet naissant. Une mère peut être physiquement présente et psychiquement absente, accomplissant les gestes du soin sans offrir cette présence vivante dont l’enfant a besoin.
Il n’y a donc pas d’«instinct maternel», mais des sentiments et des devenirs maternels. Certains sont heureux, d’autres douloureux. Certains se construisent dans la continuité d’identifications apaisées. D’autres se débattent avec des deuils, des traumas, des filiations chargées. La maternité engage le corps, mais elle ne s’y réduit pas. Elle engage la grossesse, l’accouchement, la lactation parfois, mais aussi l’enfant imaginaire, l’enfant fantasmatique, l’enfant réel. Elle engage la relation de la femme à sa propre mère, à son père, à son corps, à son désir, à son couple, à la perte, au temps. La grossesse peut rouvrir des couches anciennes de la vie psychique. La présence du fœtus fait revenir des souvenirs, des affects, des conflits qui ne concernent pas encore l’enfant réel, mais qui l’attendent déjà.
«L’instinct paternel», lui aussi, n’existe pas. On parle moins souvent de lui, comme si la paternité était d’emblée reconnue comme symbolique, sociale, instituée. Le père ne porte pas l’enfant dans son corps. Il doit souvent le reconnaître dans un autre registre. Mais cette différence biologique ne signifie pas que la paternité serait moins profonde, ni qu’elle serait pure construction volontaire. Elle aussi se constitue dans les identifications, les fantasmes, le rapport à la loi, la transmission du nom, la rivalité, la réparation, la dette. Un homme peut devenir père biologiquement sans entrer psychiquement dans la paternité. Un autre peut occuper une fonction paternelle sans avoir engendré. Là encore, l’humain échappe à l’instinct parce que la fonction ne se réduit pas au biologique.
Cette manière de penser vaut aussi pour «l’instinct de propriété» ou «l’instinct territorial», souvent invoqués pour expliquer l’attachement à ce qui est à soi. L’homme défend sa maison, sa terre, son nom, son espace, ses objets. Certains pourraient y voir une forme de territorialité animale. Mais la psychanalyse permet d’entendre autre chose. Posséder n’est jamais seulement disposer d’un bien. C’est souvent se soutenir narcissiquement dans un objet extérieur. La maison peut être le prolongement du corps, le lieu d’une filiation, le témoin d’une réussite, l’abri chaleureux contre l’angoisse d’effondrement. L’objet possédé peut devenir fétiche, preuve d’existence, substitut d’amour, rempart contre la perte. La violence qui surgit autour de la propriété ne relève donc pas seulement de la défense d’un territoire. Elle peut toucher à l’identité même du sujet, à son sentiment de continuité, à sa peur d’être dépossédé de lui-même.
Certains parlent aujourd’hui «d’instinct moral». Des théories voudraient que l’homme possède naturellement un sens du bien et du mal. Freud, lui, nous introduit dans une économie plus conflictuelle. Le surmoi n’est pas une voix naturelle de la conscience. Il se constitue par intériorisation des interdits, des exigences parentales, des idéaux. Il peut devenir protecteur, mais aussi cruel. La culpabilité humaine n’est pas toujours proportionnée à la faute réelle. Certains sujets se sentent coupables sans avoir commis de faute, tandis que d’autres semblent traverser le mal sans remords apparent. Ici encore, il faudrait plutôt parler de sentiment moral qui est une construction psychique, liée à l’histoire du sujet, à la loi, à l’amour, à la peur de perdre l’objet, à l’identification à ceux qui ont interdit ou humilié.
La psychanalyse ne remplace donc pas le mot instinct par un autre mot unique qui expliquerait tout. Elle ouvre un champ. Elle distingue le besoin de la pulsion, la pulsion du désir, le désir de la demande, la demande de l’amour, l’amour de la possession, la possession de la contenance, la survie biologique de la survie psychique. Elle ne nie pas que l’homme soit vivant. Elle montre que sa vie est toujours prise dans un ordre qui la dénature, condition même de son humanisation. L’homme ne mange pas seulement pour se nourrir. Il partage, interdit, jeûne, se gave, se prive, ritualise. Il ne s’accouple pas seulement pour se reproduire. Il fantasme, choisit, répète, sublime, échoue. Il ne se regroupe pas seulement pour se protéger. Il s’identifie, adore, exclut, transmet. Il ne survit pas seulement pour vivre. Il cherche à donner un sens à sa survie.
Daniel Lagache, en refusant de penser l’homme à partir d’une nature instinctuelle, permet de tenir ensemble la maturation, l’apprentissage, la relation et la culture. L’homme n’est pas un pur produit social, mais il n’est jamais une pure nature. Cette position évite deux simplifications symétriques. La première consiste à biologiser trop vite les conduites humaines. La seconde consisterait à faire comme si le corps n’avait aucune insistance. Or la pulsion freudienne oblige précisément à penser l’entre-deux. Elle vient du corps, mais elle ne s’y épuise pas. Elle entre dans le psychisme, mais elle n’y devient pas pure idée. Elle garde quelque chose de la pression somatique tout en se soumettant aux détours de la représentation.
Lacan, de son côté, introduit une coupure radicale. L’être humain est plongé dans un langage qui le dépasse. Cela signifie qu’il ne peut jamais revenir à une nature muette. Même son corps est affecté par les signifiants. Le symptôme hystérique l’avait déjà montré à Freud. Une paralysie peut suivre la logique d’une phrase inconsciente plutôt que celle des voies neurologiques. Une douleur peut porter une mémoire. Une inhibition peut répondre à un interdit. Le corps humain est un corps parlant parce qu’il est traversé par ce qui n’a pas pu se dire autrement. L’instinct irait droit vers sa fin. Le symptôme, lui, écrit en détours ce qui insiste.
Si l’homme n’était qu’instinct, il ne ferait que répéter l’espèce. Parce qu’il est pulsionnel et parlant, il invente des formes. Il transforme la faim en cuisine, la sexualité en érotisme, l’agressivité en jeu, la perte en œuvre, la peur en rituel, l’appartenance en institution, la solitude en pensée. La sublimation freudienne est peut-être l’un des noms de cette transformation. Elle ne supprime pas la pulsion. Elle lui donne un autre destin. L’art, la science, la religion, la politique, l’écriture ne sont pas hors du corps. Ils portent, déplacées et travaillées, les forces qui nous traversent.
La modernité aime parfois revenir au langage de l’instinct parce qu’il promet une explication simpliste. Face à la complexité des conduites humaines, il est tentant de dire que l’homme est un chasseur programmé pour survivre, posséder, se reproduire, dominer ou appartenir. Ces affirmations ont la séduction des évidences réductrices. Elles rassurent en donnant une origine claire à ce qui nous échappe. Mais la psychanalyse résiste à cette paresse. Elle oblige à demander ce que chaque sujet fait de ce qui le pousse, comment telle conduite, que l’on pense naturelle, s’inscrit plutôt dans une histoire singulière. Elle demande quelle jouissance se cache dans la répétition, quelle dette dans le sacrifice, quelle peur dans l’appartenance, quelle blessure dans la domination, quel appel d’amour dans la survie.
L’homme ne sait pas naturellement (sur)vivre, aimer, désirer, défendre, transmettre. Il l’apprend, l’oublie, le répète, le rate, le réinvente. Et c’est dans cette incertitude, plus que dans n’importe quelle nature supposée, que s’inscrit son humanité.
