Pourquoi continuons-nous à invoque-t-on si vite l’instinct pour expliquer les foules, le désir sexuel, l’agressivité ou la domination, alors que les conduites humaines ne relèvent jamais d’une simple programmation naturelle? Cette deuxième partie poursuit la réflexion psychanalytique sur la pertinence de ces attitudes.
Interrogeons-nous aujourd’hui, d’abord, sur ce que l’on nomme «instinct grégaire». On dit que l’homme est grégaire lorsqu’il suit la masse, lorsqu’il cherche le groupe, lorsqu’il se laisse entraîner par la foule. L’expression contient une part de vérité observable. L’humain ne se construit pas hors du lien. Il a besoin d’appartenir, de s’identifier, de partager des signes, des rites, des récits. Mais réduire cette dimension à un instinct de troupeau revient à méconnaître la complexité du lien social humain. Freud, dans Psychologie des foules et analyse du moi, ne pense pas la foule comme une simple addition d’individus obéissant à une impulsion animale. Il montre que le groupe se constitue par identification, par amour du chef, par mise en commun d’un idéal. Les individus ne se rassemblent pas seulement parce qu’ils seraient naturellement poussés à être ensemble. Ils se lient autour d’un signifiant, d’une figure, d’un idéal du moi.
Cette perspective demeure d’une grande actualité. Les groupes humains ne se forment pas seulement autour de besoins de protection ou de coopération. Ils se forment autour de récits. Une nation, une secte, un parti, une communauté religieuse, une institution, un mouvement idéologique ne tiennent pas seulement parce que les individus y trouvent intérêt. Ils y trouvent une place, une image d’eux-mêmes, une appartenance qui les soutient ou les capture. Le groupe n’est pas seulement un cadre extérieur au sujet, mais un appareil psychique à part entière, porteur d’alliances inconscientes, de pactes dénégatifs, de fantasmes partagés. W. Bion, dans ses travaux sur les groupes, a décrit ces états collectifs où la pensée se défait, où le groupe fonctionne sur des présupposés de dépendance, d’attaque-fuite ou d’espoir messianique. Ce qu’on appelle instinct grégaire est peut-être, le plus souvent, une manière trop facile de nommer cette puissance de l’identification collective, cette tentation de se décharger de son angoisse individuelle dans un corps commun. Ce n’est pas l’animalité qui explique la foule humaine, mais l’inconscient pris dans le lien social.
La sexualité offre un troisième terrain de réflexion. Le langage courant parle volontiers d’«instinct sexuel». Ici encore, la psychanalyse a déplacé la question avec une audace qui n’a rien perdu de sa force. Freud, dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, montre que la sexualité humaine n’est pas d’abord génitale, adulte, reproductive. Elle est infantile, partielle, polymorphe. Elle s’organise autour de zones érogènes, de plaisirs fragmentaires, de scènes fantasmatiques. Elle peut se lier à la bouche, à l’anus, au regard, à la voix, à la peau. Elle se détourne de la finalité biologique. Elle se déplace vers des objets qui n’ont aucun rapport avec la reproduction. Elle peut se sublimer dans l’art, la pensée, la religion, le travail, l’idéal. C’est précisément parce qu’elle n’est pas instinctuelle qu’elle devient humaine.
Là où «l’instinct sexuel» supposerait une orientation naturelle vers un objet complémentaire, la psychanalyse découvre le trouble de l’objet. On ne désire pas simplement un corps. On désire un corps pris dans un fantasme. On désire un détail, une voix, une manière de manquer, une promesse, une interdiction. On désire parfois celui ou celle qu’on ne devrait pas désirer, ou l’on ne désire pas celui ou celle que tout désignerait comme aimable. La sexualité humaine est traversée par l’interdit de l’inceste, par la différence des générations, par les identifications, par le refoulement, par la culpabilité, par les scénarios inconscients. Elle n’est pas une fonction naturelle qui viserait sa satisfaction adéquate. Elle est un champ conflictuel.
J. Laplanche a apporté un éclairage majeur en montrant que la sexualité infantile n’est pas simplement un développement interne de l’enfant. Elle est suscitée par les messages énigmatiques de l’adulte, par ce qui, dans les soins eux-mêmes, transmet l’inconscient de celui qui soigne. L’enfant reçoit des gestes nécessaires à sa survie, mais ces gestes sont traversés par une signification excédentaire. Il est nourri, lavé, touché, bercé, cajolé par des adultes qui ne maîtrisent pas entièrement ce qu’ils communiquent. La pulsion se constitue dans cette rencontre énigmatique avec l’autre. Elle n’est donc pas l’expression d’un «instinct sexuel» naturel, mais le résultat d’une séduction originaire généralisée, d’une exposition première à l’inconscient adulte.
On pourrait dire la même chose de ce qu’on appelle parfois «instinct agressif». L’agressivité existe, bien sûr. Le nourrisson mord, attaque, détruit dans le fantasme. L’enfant jalouse, frappe, arrache. L’adulte hait, domine, humilie, tue. Mais faut-il pour autant parler d’un instinct de destruction? Freud lui-même, lorsqu’il introduit la pulsion de mort est loin d’en faire un instinct. Il cherche à penser une force de déliaison, une tendance à la répétition, une orientation vers l’inorganique qui excède le principe de plaisir. Mélanie Klein, en explorant les angoisses primitives, les fantasmes de destruction, l’envie, montre combien l’agressivité humaine est inséparable de la relation d’objet. L’objet aimé est aussi l’objet attaqué. Le sein qui nourrit peut être fantasmatiquement mordu, vidé, détruit, parce qu’il est à la fois source de satisfaction et de dépendance.
D. Winnicott, de son côté, a donné à l’agressivité une place moins moralement chargée. Pour lui, l’agressivité participe aussi de la découverte de la réalité. L’enfant doit pouvoir attaquer l’objet et découvrir que l’objet survit. C’est parce que l’objet ne s’effondre pas sous la destructivité fantasmatique que l’enfant peut le reconnaître comme extérieur à lui. Ici encore, ce que l’on nommerait trop vite «instinct agressif» devient une étape relationnelle, une épreuve du lien, une manière de différencier le dedans et le dehors. La violence humaine ne peut pas être comprise seulement comme décharge biologique. Elle engage l’objet, le fantasme, le narcissisme, la honte, la blessure, l’humiliation, la jouissance parfois. Elle est inscrite dans l’histoire même du sujet.
C’est pourquoi la psychanalyse se méfie des explications qui naturalisent trop vite. Dire qu’un homme domine parce qu’il aurait un «instinct de domination» revient souvent à effacer la structure symbolique, sociale et fantasmatique de la domination. Dire qu’un peuple hait parce que l’homme aurait un «instinct tribal» revient à oublier les récits, les humiliations transmises, les identifications meurtries, les chefs qui captent l’angoisse, les institutions qui organisent la haine. Le biologique existe, mais il n’explique jamais seul la forme que prend une passion humaine. L’instinct, dans le discours courant, sert souvent à refermer l’enquête au moment même où elle devrait commencer.
