Cette génération avait connu l’époque où les guides touristiques du Liban étaient publiés en hébreu et où les Juifs de Palestine venaient chercher la fraîcheur estivale dans les hôtels, les sanatoriums et les villas de Sofar ou de Bologne. Cette génération accueillait avec enthousiasme les projets d’échanges entre l’université américaine de Beyrouth et l’université hébraïque de Jérusalem, accompagnés de publications communes, de conférences, de séminaires et d’expositions.
De même qu’il existait, au sein de la communauté juive, des courants sionistes et d’autres antisionistes opposés à l’établissement d’une entité politique juive, les maronites connurent eux aussi une divergence entre arabistes, dits intégrationnistes(1), et occidentalistes, qualifiés, à tort, d’isolationnistes.
Les arabistes adoptaient les visions politiques arabo-musulmanes et se trouvaient, par voie de conséquence, opposés au Yichouv ainsi qu’à son projet national. Les Occidentalistes, en revanche, aspiraient à un Liban doté d’une identité propre et étaient naturellement portés vers un rapprochement ainsi qu’un projet d’alliance avec la communauté juive organisée en Palestine sous le nom de Yichouv.
L’ensemble des relations entre le Yichouv et les maronites fut largement façonné par cette opposition entre maronites occidentalistes et maronites arabistes. Du côté juif, en revanche, les responsables se répartissaient davantage entre optimistes et sceptiques.
Le Yichouv
Parmi les optimistes, la figure la plus emblématique fut David Ben Gourion. Partisan d'une entente judéo-maronite, il fut l’un des premiers dirigeants à envisager une alliance avec un Liban chrétien, dont il préconisera explicitement la création en 1954. Dès 1937, il déclarait: «Le Liban est l'allié naturel des Juifs du pays d'Israël. La proximité du Liban fournira au futur État juif un allié fidèle(2).
Un autre optimiste fut Haïm Arlosoroff, directeur du département politique de l’Agence juive, qui entretenait des relations étroites avec les milieux maronites. Il avait confié le dossier libanais à Eliyahu Epstein (plus tard Elath). Ancien étudiant de l'université américaine de Beyrouth entre 1931 et 1934, Epstein connaissait bien le Liban et éprouvait une réelle sympathie pour les maronites, ce qui nourrissait son optimisme.
Ce courant comptait également Victor Jacobson, autre envoyé de Haïm Arlosoroff. En 1933, à Beyrouth, devant Charles Corm et les membres des Jeunes Phéniciens, il évoqua les relations historiques entre les rois Hiram Iᵉʳ et Salomon, fils de David, comme le prélude d’une alliance moderne entre leurs deux peuples(3). Profondément touché par ce discours, Charles Corm donna à ses deux fils les prénoms de Hiram et de David.
L’assassinat de Haïm Arlosoroff, en juin 1933 à Tel-Aviv(4), entraîna son remplacement par Moshé Shertok (plus tard Moshé Sharett), beaucoup plus réservé quant au rapprochement avec les maronites. Il s’opposa notamment au projet de David Ben Gourion visant à favoriser la création d’un État chrétien au Liban allié à Israël.
Un autre sceptique fut Eliyahu Sasson, originaire de Damas, qui demeura constamment opposé à une alliance avec les maronites(5).
Le scepticisme de Shertok pesa durablement sur les relations judéo-maronites et continua d’influencer ce courant de pensée. Cette approche transparaît dans certains rapports sionistes qui présentent les maronites comme foncièrement antisémites(6) et considèrent toute alliance avec eux comme irréaliste sur le plan politique. Certains y qualifient même les aspirations des maronites occidentalistes de projets chimériques, voire d’«hystériques»(7).
Haïm Weizmann, enfin, se montra optimiste et favorable à un rapprochement, mais fut à plusieurs reprises déçu par les élites maronites incapables de concrétiser leurs engagements.
Les Maronites
La mouvance maronite occidentaliste regroupait des intellectuels, des hommes politiques ainsi que plusieurs membres du haut clergé, au premier rang desquels figurait le patriarche maronite.
Ces responsables, qui réservèrent un accueil favorable au Yichouv, s’organisaient autour de trois cercles étroitement liés, partageant les mêmes affinités culturelles et politiques:
- Les Jeunes Phéniciens,
- L'Église maronite,
- Le courant politique d'Émile Eddé.
La coopération entre ces trois milieux fut constante et leurs membres se recoupaient souvent. Tous revendiquaient un héritage phénicien et concevaient le Liban comme une patrie chrétienne, occidentale par vocation et amie du peuple juif(8).
Comme l’écrivait Albert Hourani, leur pays n’était pas conçu comme «la frontière occidentale du monde arabo-musulman, mais comme la frontière orientale de la chrétienté occidentale(9)».
Ils étaient francophones et francophiles et, pour beaucoup, ne maîtrisaient l'arabe que de manière rudimentaire. Le président Émile Eddé dirigeait ainsi les affaires de l’État en français, tandis que le patriarche Antonios Arida utilisait également cette langue dans l’administration de l’Église. Son attachement à la culture française ne se démentit jamais, y compris durant les périodes les plus conflictuelles de ses relations avec les autorités mandataires.
C'est Albert Naccache qui introduisit, dès 1931, Eliyahu Epstein de l'Agence juive auprès de ces trois cercles maronites, en commençant par les Jeunes Phéniciens.
Les Jeunes Phéniciens
Le mouvement des Jeunes Phéniciens fut fondé par Charles Corm et Albert Naccache. Bien qu’il réunît principalement des intellectuels, des artistes et des poètes, il dépassa largement le cadre culturel pour s’engager politiquement en faveur de la séparation du Liban de la Grande Syrie(10).
Albert Naccache était un important industriel maronite, marié à une femme juive d’origine russe, assez engagée dans les milieux sionistes. Il fut également le conseiller économique du patriarche Antonios Arida.
Charles Corm fonda, dans sa résidence d’Achrafieh, le «Club Palestine-Liban», destiné à favoriser les rencontres entre intellectuels juifs et maronites. C’est dans ce cadre que Victor Jacobson prononça, en 1933, son discours sur les relations historiques entre les rois Hiram Iᵉʳ et Salomon.
Pour Charles Corm, le partenariat entre les maronites et le Yichouv, avant d’être nécessaire, était surtout naturel(11). Il appartenait à cette génération qui avait connu l’époque où les guides touristiques du Liban étaient publiés en hébreu(12) et où les Juifs de Palestine venaient chercher la fraîcheur estivale dans les hôtels, les sanatoriums et les villas de Sofar ou de Bologne. Cette génération maronite accueillait avec enthousiasme les projets de coopération proposés par les représentants du Yichouv, notamment les échanges entre l’université américaine de Beyrouth et l’université hébraïque de Jérusalem(13), accompagnés de publications communes, de conférences, de séminaires et d’expositions.
L'Église maronite
Les principales figures de l’Église maronite furent le patriarche Antonios Petros Arida (1932-1955) et l’archevêque de Beyrouth, Ignatios Moubarac.
Dès 1919, alors qu'il était encore archevêque de Tripoli, Antonios Arida manifesta son soutien au projet d’un foyer national juif en Palestine. Devenu patriarche en 1932, il reçut à Bkerké Eliyahu Epstein, que lui présenta Albert Naccache.
Francophone, francophile et profondément attaché à l’identité chrétienne, méditerranéenne et occidentale du Liban, Arida était considéré par les dirigeants du Yichouv comme un ami sincère des Juifs(14). Sa conception de l’identité libanaise le plaça fréquemment en désaccord avec le Saint-Siège, davantage favorable aux orientations arabistes dites intégrationnistes. Ses relations furent également souvent tendues avec les autorités mandataires françaises ainsi qu’avec les composantes musulmanes.
Le patriarche affectionna l’idée d’une alliance avec le Yichouv, position que défendit également avec vigueur Ignatios Moubarac. Celui-ci alla jusqu’à se présenter comme «l’archevêque des Juifs»(15) lors d’un discours prononcé en 1937 à la synagogue Magen Avraham de Beyrouth.
Le courant d’Émile Eddé.
Le troisième cercle occidentaliste s’organisait autour d'Émile Eddé. Président de la République de 1936 à 1941, il fut, avec le patriarche Antonios Arida, l’une des principales figures du courant occidentaliste opposé à l’arabisme.
Devant les responsables de l’Agence juive, il présenta le Liban et la Palestine juive comme «deux nations occidentales»(16).
Dans cette même lignée, son successeur Alfred Naccache (1941-1943) souligna la nécessité de préserver un État chrétien, estimant que, sans celui-ci, les maronites, à l’instar des Juifs, seraient condamnés à disparaître(17).
Enfin, Georges Naccache, rédacteur en chef du journal L’Orient, principal porte-parole du courant politique d’Émile Eddé, dénonça lui aussi les risques existentiels que les orientations arabistes faisaient peser sur les chrétiens du Liban.
(1) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994.
(2) Jonathan C. Randal, Going All the Way: Christian Warlords, Israeli Adventurers, and the War in Lebanon, New York, Vintage, 1983, p. 188.
(3) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p.65.
(4) Edwin Black, The Transfer Agreement: The Dramatic Story of the Pact Between the Third Reich and Jewish Palestine, New York, Carroll & Graf, 2001, p.15.
(5) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p.33.
(6) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p.96-97.
(7) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p.102 et 145.
(8) Asher Kaufman, Reviving Phoenicia: In Search of Identity in Lebanon, New York, I.B. Tauris, 2004, p. 143, en parlant plus particulièrement de Charles Corm.
(9) Albert Hourani, Minorities in the Arab World, Londres, Oxford University Press, 1947, p. 71.
(10) Franck Salameh, Language, Memory, and Identity in the Middle East: The Case for Lebanon, Lanham (Maryland), Lexington Books, 2010, p. 170.
(11) Kirsten E. Schulze, « Israeli and Maronite Nationalisms: Is a Minority Alliance Natural? », in Nationalism, Minorities, and Diasporas: Identities and Rights in the Middle East, Londres, I.B. Tauris, 1996, p.158-170.
(12) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p.71; notamment le guide touristique de 1935.
(13) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p.72.
(14) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 62.
(15) Edmund Meir, « The Maronites: With Special Regard to Their Political Development Since 1860”, 24 June 1942, Central Zionist Archives, S25/6639, p. 21-22; Service français de la police judiciaire, « Visite du patriarche maronite à Beyrouth », 23 avril 1937, Centre des Archives Diplomatiques de Nantes, Ministère des Affaires Étrangères, Nantes, MAN/596.
(16) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 31.
(17) Laura Zittrain Eisenberg, My Enemy's Enemy: Lebanon in the Early Zionist Imagination, 1900-1948, Wayne State University Press, Detroit, 1994, p. 32.