Au Liban, les traditions ne se limitaient pas aux grandes fêtes ou aux cérémonies religieuses. Elles réglaient aussi les gestes ordinaires, les visites, les repas, les mariages, les deuils, les saisons et les relations de voisinage. Certaines perdurent, d’autres se sont transformées ou effacées. Cette série revient sur ces usages qui racontent moins un folklore figé qu’une manière de vivre ensemble.

Quelques secondes suffisent. Une voix s’élève, aiguë, modulée, immédiatement reconnaissable. Dans un mariage, une naissance, des fiançailles ou une arrivée heureuse, la zalghouta fait basculer l’ambiance : la joie n’est plus seulement ressentie, elle devient audible par tous.

Au Liban, la zalghouta ne se réduit pas toujours au seul ululement final. Dans certaines formes traditionnelles, elle peut être précédée de quelques vers scandés ou improvisés, souvent lancés par une femme pour célébrer les mariés, saluer une famille ou répondre à une autre voix. C’est cette articulation entre parole et cri qui lui donne une place particulière dans les célébrations.

Quelques vers avant le cri

La zalghouta appartient à la grande famille des zaghrouta ou zaghareed du monde arabe, mais la forme libanaise peut prendre une tournure plus développée. Une femme lance quelques paroles, souvent rythmées par l’interjection « awiha », puis termine par le long youyou qui entraîne l’assemblée.

Les mots changent selon l’occasion. On peut louer la mariée, vanter le marié, citer les parents, féliciter une famille ou souligner une qualité particulière. Dans les mariages, certaines formules sont mémorisées, d’autres adaptées sur le moment.

Cette capacité à personnaliser la zalghouta lui donne une dimension de poésie orale miniature. Le texte est court, immédiatement compréhensible, parfois drôle ou provocateur. Il peut aussi introduire une forme de rivalité bon enfant entre le côté de la mariée et celui du marié, chacune cherchant à lancer la formule la plus habile.

Le cri final, lui, ne laisse aucun doute sur le sens général. Même sans entendre les mots, tout le monde comprend qu’il s’agit de célébrer.

Une voix portée surtout par les femmes

La zalghouta est traditionnellement associée aux femmes. Mères, tantes, voisines ou parentes plus âgées sont souvent celles qui la lancent, surtout lorsqu’il faut improviser les vers qui la précèdent.

La pratique s’apprend rarement de manière formelle. On écoute, on imite, on retient des tournures, puis certaines finissent par développer leur propre manière de lancer la voix et de construire les phrases.

Cela lui donne une place particulière dans la fête. À un moment où les regards convergent vers les mariés, la voix féminine surgit sans microphone, sans autorisation et sans mise en scène. Elle coupe parfois la musique, provoque les applaudissements, déclenche d’autres youyous.

Dans les mariages, cette intervention peut accompagner une arrivée, la zaffé, une danse, la signature du contrat ou tout simplement une séquence où l’émotion monte. Mais la zalghouta dépasse largement les noces. On l’entend aussi lors de fiançailles, de naissances, de réussites scolaires, de retours au pays ou d’autres annonces heureuses.

Elle fonctionne presque comme un «mabrouk» sonore, mais beaucoup plus collectif.

Quand la parole se simplifie, le son reste

La zalghouta traditionnelle avec ses vers improvisés semble aujourd’hui moins systématique qu’autrefois. Le cri lui-même demeure très vivant, mais les formules poétiques peuvent se réduire à quelques phrases connues ou disparaître complètement.

C’est un cas intéressant de transformation d’une tradition: le noyau sonore survit mieux que tout ce qui l’entourait.

Dans les mariages contemporains, le youyou peut être lancé spontanément par les invitées, intégré à une zaffé professionnelle ou parfois même amplifié. Mais lorsqu’il vient directement d’une femme dans l’assemblée, il garde une force particulière parce qu’il échappe au programme prévu.

Il n’est pas seulement ajouté à la fête. Il la relance.

Cette évolution ne signifie pas que la pratique perd tout son sens. Elle montre plutôt qu’elle s’adapte à des célébrations où la musique, la scénographie et les troupes professionnelles occupent désormais beaucoup plus de place.

Un signal que tout le monde comprend

La zalghouta n’est évidemment pas propre au Liban. L’ululement existe sous différentes formes au Levant, en Afrique du Nord et dans d’autres régions du Moyen-Orient. Les noms changent, les techniques aussi, tout comme les occasions auxquelles on l’utilise.

Ce qui est particulièrement intéressant au Liban est la combinaison possible entre vers scandés et ululement final, ainsi que sa présence encore très visible dans les fêtes familiales.

La pratique dit aussi quelque chose d’un monde où l’émotion collective passe encore par la voix nue. Pas besoin d’instrument, de scène ou de répétition. Quelques secondes suffisent pour transformer une joie privée en événement partagé.

Quelques vers, un cri aigu, et toute la salle sait qu’il est temps de célébrer.

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