Il existe des dates qui annoncent une rupture, d’autres qui deviennent de simples échéances repoussées. Le plus dangereux, c’est lorsque le report devient une coutume politique. C’est exactement le risque qui se dessine autour du désarmement des milices pro-iraniennes, au Liban comme en Irak.

Deux pays, deux contextes, des organisations politico-militaires aux histoires différentes. Mais une même impasse: des États qui affirment vouloir reprendre le monopole des armes, fixent des calendriers, commencent à agir… avant de se heurter à des groupes armés qui continuent d’assumer leur allégeance à la République islamique, convaincus que le pari iranien finira par l’emporter. Un pari pernicieux qui consiste à tenir, à gagner du temps et à attendre que l’État recule devant eux.

Au Liban, un calendrier qui déraille

Mais, d’abord, faisons une petite mise au point. Les 5 et 7 août 2025, le gouvernement libanais prenait deux décisions inédites. Le 5 août, il chargeait l’armée d’établir un calendrier pour le retrait progressif des armes illégales sur l’ensemble du territoire. Deux jours plus tard, il approuvait les objectifs d’une feuille de route prévoyant le désarmement du Hezbollah, avec pour échéance la fin 2025.

Sur le terrain, une partie du chemin est bel et bien parcourue, bien qu’avec du retard. Le 8 janvier, l’armée annonçait avoir achevé sa première phase: au sud du Litani, elle affirme avoir étendu son contrôle opérationnel et établi le monopole de l’État sur les armes, même si le déminage, la neutralisation de tunnels et certaines zones encore contrôlées par Israël restent à traiter. Une avancée que ni Washington ni Israël ne jugent toutefois suffisante. Israël salue un début encourageant, mais le considère «loin d’être suffisant», tandis que les États-Unis réclament un processus plus rapide.

Le 16 février, le général Rodolphe Haykal présente donc la deuxième phase: étendre le contrôle de l’armée libanaise entre les fleuves Litani et l’Awali, avec un délai de quatre à huit mois, extensible en fonction des capacités disponibles et de la situation sur le terrain. Une phase autrement plus sensible, puisqu’elle englobe notamment l’immense camp palestinien d’Aïn el-Héloué, où les factions affiliées à l’Iran avaient déjà refusé de remettre leurs armes en juin 2025, dans le cadre d’un plan visant au désarmement des camps palestiniens. Un projet, semble-t-il, mort-né. 

Et puis, le 2 mars, tout bascule. Le Hezbollah tire quelques roquettes, en guise de feu d’artifice pour venger l’élimination du guide suprême Ali Khamenei. Résultat: plus de 600 km² du Liban-Sud sous contrôle israélien, des dizaines de villages rasés et des dizaines de milliers de déplacés…

Bagdad face à un piège similaire

En Irak, le scénario ressemble dangereusement au même film. Bagdad devait initialement régler la question des armes échappant au contrôle de l’État, en parallèle du retrait de la coalition internationale, déployée depuis 2014 notamment pour combattre l’État islamique. Pourtant le 1ᵉʳ octobre 2026, au lendemain de son départ, le Premier ministre Ali al-Zaidi a fixé une nouvelle échéance: le 30 juin 2027.

Sur le terrain, quelques factions ont commencé à céder: Saraya al-Salam, la formation de Moqtada al-Sadr, a remis une partie de son arsenal, tandis qu’Asaïb Ahl al-Haq et les Brigades de l’imam Ali ont annoncé leur retrait du Hachd et leur volonté de placer leurs armes sous contrôle de l’État. Mais, les plus puissantes factions pro-iraniennes refusent toujours, à savoir, Kataëb Hezbollah, Harakat al-Noujaba et Kataëb Sayyid al-Shouhada, notamment.

L’architecture est ici différente, et plus complexe qu’au Liban. En Irak, les groupes armés sont pour la plupart intégrés au Hachd al-Chaabi, les «Forces de mobilisation populaire», créées en 2014 pour combattre Daech puis officiellement intégrées à l’appareil sécuritaire irakien. L’ensemble compte environ 238.000 membres. Mais, au sein de cette structure coexistent des factions aux loyautés très différentes. Certaines acceptent de placer leurs armes sous contrôle de l’État, tandis que les plus proches de Téhéran refusent toujours. Parmi elles, plusieurs composent la «Résistance islamique en Irak», qui compterait environ 50 000 combattants. Ces groupes affiliés à Téhéran réclament notamment la fin définitive de la présence et de l’influence américaines en Irak. Le gouvernement, lui, veut transformer ces groupes en forces placées sous une chaîne de commandement unique.

Éviter la confrontation, mais à quel prix?

Cependant le départ de la coalition n’a pas entraîné, comme prévu, la disparition des armes échappant au contrôle de l’État. Une fois les forces internationales parties, les factions qui refusent le désarmement ont conservé leurs capacités militaires. Comme au Liban, le retrait du parapluie international ne signifie donc pas automatiquement que l’État récupère le monopole de la force.

À Beyrouth comme à Bagdad, les gouvernements cherchent jusqu’ici à éviter une confrontation interne qui pourrait dégénérer en guerre civile. Mais, le prix de cette prudence est trop lourd. Au Liban, la guerre actuelle est déjà l’une des plus coûteuses et des plus dévastatrices de l’histoire du pays.

Reste qu’au fond, le sort de ces milices ne se joue pas uniquement à Beyrouth ou à Bagdad. Il demeure largement tributaire de l’évolution régionale, et notamment du rapport de force avec l’Iran, Israël et les États-Unis, alors que la guerre n’est pas terminée avec un règlement définitif en faveur d’un camp. Tout ne peut donc pas être imputé à des États qui cherchent à reprendre un contrôle qui, par définition, leur échappe encore en partie. Mais, c’est précisément pour cela qu’ils doivent continuer à s’engager, à renforcer leurs capacités et à imposer progressivement leur autorité. Car, pour le dire sans détours ni langue de bois, lorsque l’État ne fait pas le travail, d’autres s’en chargent à sa place. Israël, aujourd’hui, le fait militairement au Liban-Sud. Sauf que ce choix a un coût, au Liban comme en Irak. La facture est loin d’être gratuite…