Massacres niés, attaque prétendument «autorisée» par Israël, «trahison» supposée de l'appareil sécuritaire israélien… Depuis trois ans, les récits complotistes autour de l'attaque du 7 octobre se multiplient, au Moyen-Orient comme en Occident. Aucun ne résiste à l'examen des faits.

Nier l'une des attaques les plus documentées

Le 7 octobre 2023, l'attaque menée par le Hamas dans le sud d'Israël a fait 1.221 morts, selon le décompte de l'AFP établi à partir des chiffres officiels israéliens. Le Washington Post la décrit comme l'une des attaques les mieux documentées de l'histoire, filmée notamment par les téléphones et les caméras GoPro des assaillants. Cela n'a pas empêché l'émergence d'un courant négationniste. Dès la fin 2023, le quotidien américain décrivait un groupe restreint mais croissant d'internautes affirmant que l'armée israélienne avait mis en scène l'attaque, que les otages avaient été enlevés par Israël, voire que les États-Unis en étaient les commanditaires.

L'Institute for Strategic Dialogue, un centre de recherche britannique, a mesuré l'ampleur du phénomène. Entre octobre 2023 et juillet 2024, il a recensé 1,8 million de publications sur X visant à déformer ou justifier l'attaque, émanant de près de 600.000 comptes. La méthode favorite de ces comptes consiste à détourner un média sérieux. L'influenceur américain Jackson Hinkle a ainsi attribué à Haaretz l'affirmation que seuls 900 Israéliens étaient morts, dont la moitié de soldats. Le quotidien israélien a dénoncé un mensonge quatre heures plus tard. Selon l'Institute for Strategic Dialogue, la publication de Hinkle a pourtant dépassé 5 millions de vues, contre 2,6 millions pour le démenti.

Le programmeur italien Alberto Brandolini a formulé ce déséquilibre en 2013: réfuter une absurdité demande beaucoup plus d'énergie que la produire. Une vidéo d'hélicoptère Apache, diffusée par l'armée israélienne le 9 octobre et présentée à tort comme un tir sur le festival Nova, en offre une autre illustration. Démentie notamment par plusieurs journalistes dès novembre 2023, elle a continué de circuler pendant des mois. L'Institute for Strategic Dialogue en a recensé plus de 13.000 mentions.

«Israël savait», une thèse répandue

Dans la sphère arabophone, une thèse revient avec insistance, celle d'une attaque délibérément laissée faire par Israël pour justifier la guerre. La chaîne qatarie Al Jazeera lui a offert une tribune en octobre 2025, dans un débat de l'émission «Halat Hiwar» consacré au bilan du 7 octobre pour Gaza. L'analyste palestinien Amjad Awkal y a soutenu qu'Israël ne pouvait pas ignorer ce qui se préparait, et que l'armée israélienne avait participé à la mort d'Israéliens pour justifier son offensive.

Le chercheur Ibrahim Hamami, palestinien lui aussi et proche de la ligne du Hamas, a rejeté cette thèse. Selon lui, Israël n'avait aucun intérêt à orchestrer une attaque qui a divisé sa société et valu à son Premier ministre un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale. Cet argument contredit la thèse du complot, mais Hamami l'inscrit dans le récit du Hamas, qui présente le massacre comme une opération «préventive» destinée à devancer des plans israéliens d'invasion de Gaza.

Ce débat éclaire une fonction possible de la thèse du complot dans une partie du monde arabe. En faisant d'Israël l'auteur caché du 7-Octobre, elle dispense d'interroger la responsabilité du Hamas dans la catastrophe qui a suivi pour Gaza.

La thèse a trouvé un relais inattendu en septembre. Sur la radio britannique LBC (London Broadcasting Company), Hunter Biden, fils de l'ancien président américain Joe Biden, a affirmé qu'Israël avait laissé l'attaque se produire. Il s'appuyait sur une enquête de Haaretz publiée le 8 septembre dernier, selon laquelle le président émirati Mohammed ben Zayed aurait averti Benjamin Netanyahou d'une opération du Hamas une dizaine de jours avant l'attaque. Netanyahou n'aurait pas évoqué cet avertissement lors des réunions de sécurité qui ont suivi. Son bureau a qualifié l'enquête de «mensonge absolu». Même si elle se confirme, cette enquête documente un avertissement non transmis. Elle ne contient aucun élément établissant une volonté de laisser faire.

En Israël, la «trahison» comme arme politique

En Israël même, une autre théorie a pris racine, celle d'une «trahison de l'intérieur». Fin août, sur la chaîne 14, proche du gouvernement, Sara Netanyahou a insinué que le chef du parti Les Démocrates, Yair Golan, était au courant de l'attaque à l'avance. Selon un sondage de la chaîne 13 cité par l'AFP, 40% des Israéliens et 63% des électeurs de la coalition au pouvoir croient à une trahison interne.

Les faits démentent cette thèse. Selon Haaretz, Yair Golan a quitté son domicile vers 8h30, après avoir appris l'attaque à la radio, puis a passé des heures à évacuer des survivants du festival Nova. Le chef du Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, David Zini, et le chef d'état-major, Eyal Zamir, ont explicitement rejeté l'idée d'une trahison. Benjamin Netanyahou a entretenu l'ambiguïté. Il a accusé les chefs sécuritaires de l'époque d'avoir délibérément choisi de ne pas le réveiller ce matin-là, a rapporté l'AFP, tout en récusant le mot «trahison» pour parler d'un «échec».

Les enquêtes de l'armée israélienne, citées par Haaretz, décrivent un aveuglement collectif. L'armée connaissait le plan d'attaque du Hamas, baptisé «Mur de Jéricho», et disposait de renseignements «de haute qualité et inhabituels». Les responsables militaires et politiques sont pourtant restés convaincus que le mouvement islamiste était dissuadé.

Où qu’ils soient, les complotistes partent du même fait: une faillite réelle et documentée du renseignement israélien, à laquelle ils prêtent une intention que personne n'a jamais prouvée. Haaretz souligne que le gouvernement a jusqu'ici empêché la création d'une commission d'enquête d'État. Faute de réponses officielles complètes, le terrain reste libre pour ceux qui préfèrent le soupçon aux faits.